Antuan de Saint-Exupery. Vol de nuit
ñòðàíèöà №2
...i qui ai fait le montage du premier aviond'Argentine!"
Et les jeunes qui ne riraient plus, ce prestige reconquis par
l'ancien...
"Je déchire?"
Le téléphone sonnait, Rivière le décrocha.
Un temps long, puis cette résonance, cette profondeur qu'apportaient le
vent, l'espace aux voix humaines. Enfin on parla:
— Ici le terrain. Qui est là?
— Rivière.
— Monsieur le Directeur, le 650 est en piste.
— Bien.
— Enfin, tout est prêt, mais nous avons dû, en dernière heure, refaire
le circuit électrique, les connexions étaient défectueuses.
— Bien. Qui a monté le circuit?
— Nous vérifierons. Si vous le permettez, nous prendrons des
sanctions: une panne de lumière de bord, ça peut être grave!
— Bien sûr.
Rivière pensait: "Si l'on n'arrache pas le mal, quand on le rencontre,
où qu'il soit, il y a des pannes de lumière: c'est un crime de le manquer
quand par hasard il découvre ses instruments: Roblet partira."
Le secrétaire, qui n'a rien vu, tape toujours.
— C'est?
— La comptabilité de quinzaine.
— Pourquoi pas prête?
— Je...
— On verra ça.
"C'est curieux comme les événements prennent le dessus, comme se révèle
une grande force obscure, la même qui soulève les forêts vierges, qui croît,
qui force, qui sourd de partout autour des grandes œuvres." Rivière pensait
à ces temples que de petites lianes font crouler.
"Une grande œuvre..."
II pensa encore pour se rassurer: "Tous ces hommes, je les aime, mais
ce n'est pas eux que je combats. C'est ce qui passe par eux..."
Son cœur battait des coups rapides, qui le faisaient souffrir.
"Je ne sais pas si ce que j'ai fait est bon. Je ne sais pas l'exacte
valeur de la vie humaine, ni de la justice, ni du chagrin. Je ne sais pas
exactement ce que vaut la joie d'un homme. Ni une main qui tremble. Ni la
pitié, ni la douceur..."
II rêva:
"La vie se contredit tant, on se débrouille comme on peut avec la
vie... Mais durer, mais créer, échanger son corps périssable..."
Rivière réfléchit, puis sonna.
— Téléphonez au pilote du courrier d'Europe. Qu'il vienne me voir
avant de partir.
Il pensait:
"II ne faut pas que ce courrier fasse inutilement demi-tour. Si je ne
secoue pas mes hommes, la nuit toujours les inquiétera."
X
La femme du pilote, réveillée par le téléphone, regarda son mari et
pensa:
— Je le laisse dormir encore un peu.
Elle admirait cette poitrine nue, bien carénée, elle pensait à un beau
navire.
Il reposait dans ce lit calme, comme dans un port, et, pour que rien
n'agitât son sommeil, elle effaçait du doigt ce pli, cette ombre, cette
houle, elle apaisait ce lit, comme, d'un doigt divin, la mer.
Elle se leva, ouvrit la fenêtre, et reçut le vent dans le visage. Cette
chambre dominait Buenos Aires. Une maison voisine, où l'on dansait,
répandait quelques mélodies, qu'apportait le vent, car c'était l'heure des
plaisirs et du repos. Cette ville serrait les hommes dans ses cent mille
forteresses; tout était calme et sûr; mais il semblait à cette femme que
l'on allait crier: "Aux armes!" et qu'un seul homme, le sien, se dresserait.
Il reposait encore, mais son repos était le repos redoutable des réserves
qui vont donner. Cette ville endormie ne le protégeait pas: ses lumières lui
sembleraient vaines, lorsqu'il se lèverait, jeune dieu, de leur poussière.
Elle regardait ces bras solides qui, dans une heure, porteraient le sort du
courrier d'Europe, responsables de quelque chose de grand, comme du sort
d'une ville. Et elle fut troublée. Cet homme, au milieu de ces millions
d'hommes, était préparé seul pour cet étrange sacrifice. Elle en eut du
chagrin. Il échappait aussi à sa douceur. Elle l'avait nourri, veillé et
caressé, non pour elle-même, mais pour cette nuit qui allait le prendre.
Pour des luttes, pour des angoisses, pour des victoires, dont elle ne
connaîtrait rien. Ces mains tendres n'étaient qu'apprivoisées, et leurs
vrais travaux étaient obscurs. Elle connaissait les sourires de cet homme,
ses précautions d'amant, mais non, dans l'orage, ses divines colères. Elle
le chargeait de tendres liens: de musique, d'amour, de fleurs; mais, à
l'heure de chaque départ, ces liens, sans qu'il en parût souffrir,
tombaient.
Il ouvrit les yeux.
— Quelle heure est-il?
— Minuit.
— Quel temps fait-il?
— Je ne sais pas...
Il se leva. Il marchait lentement vers la fenêtre en s'étirant.
— Je n'aurai pas très froid. Quelle est la direction du vent?
— Comment veux-tu que je sache...
Il se pencha:
— Sud. C'est très bien. Ça tient au moins jusqu'au Brésil.
Il remarqua la lune et se connut riche. Puis ses yeux descendirent sur
la ville.
Il ne la jugea ni douce, ni lumineuse, ni chaude. Il voyait déjà
s'écouler le sable vain de ses lumières.
— A quoi penses-tu?
Il pensait à la brume possible du côté de Porto Allègre.
— J'ai ma tactique. Je sais par où faire le tour. Il s'inclinait
toujours. Il respirait profondément, comme avant de se jeter, nu, dans la
mer.
— Tu n'es même pas triste... Pour combien de jours t'en vas-tu?
Huit, dix jours. Il ne savait pas. Triste, non; pourquoi? Ces plaines,
ces villes, ces montagnes... Il partait libre, lui semblait-il, à leur
conquête. Il pensait aussi qu'avant une heure il posséderait et rejetterait
Buenos Aires.
Il sourit:
— Cette ville... j'en serai si vite loin. C'est beau de partir la
nuit. On tire sur la manette des gaz, face au Sud, et dix secondes plus tard
on renverse le paysage, face au Nord. La ville n'est plus qu'un fond de mer.
Elle pensait à tout ce qu'il faut rejeter pour conquérir.
— Tu n'aimes pas ta maison?
— J'aime ma maison...
Mais déjà sa femme le savait en marche. Ces larges épaules pesaient
déjà contre le ciel.
Elle le lui montra.
— Tu as beau temps, ta route est pavée d'étoiles. II rit:
— Oui.
Elle posa la main sur cette épaule et s'émut de la sentir tiède: cette
chair était donc menacée?...
— Tu es très fort, mais sois prudent!
— Prudent, bien sûr...
Il rit encore.
Il s'habillait. Pour cette fête, il choisissait les étoffes les plus
rudes, les cuirs les plus lourds, il s'habillait comme un paysan. Plus il
devenait lourd, plus elle l'admirait. Elle-même bouclait cette ceinture,
tirait ces bottes.
— Ces bottes me gênent.
— Voilà les autres.
— Cherche-moi un cordon pour ma lampe de secours. Elle le regardait.
Elle réparait elle-même le dernier défaut dans l'armure: tout s'ajustait
bien.
— Tu es très beau.
Elle l'aperçut qui se peignait soigneusement.
— C'est pour les étoiles?
— C'est pour ne pas me sentir vieux.
— Je suis jalouse...
Il rit encore, et l'embrassa, et la serra contre ses pesants vêtements.
Puis il la souleva à bras tendus, comme on soulève une petite fille, et,
riant toujours, la coucha:
— Dors!
Et fermant la porte derrière lui, il fit dans la rue, au milieu de
l'inconnaissable peuple nocturne, le premier pas de sa conquête.
Elle restait là. Elle regardait, triste, ces fleurs, ces livres, cette
douceur, qui n'étaient pour lui qu'un fond de mer.
XI
Rivière le reçoit:
— Vous m'avez fait une blague, à votre dernier courrier. Vous m'avez
fait demi-tour quand les météos étaient bonnes: vous pouviez passer. Vous
avez eu peur?
Le pilote surpris se tait. Il frotte l'une contre l'autre, lentement,
ses mains. Puis il redresse la tête, et regarde Rivière bien en face:
— Oui.
Rivière a pitié, au fond de lui-même, de ce garçon si courageux qui a
eu peur. Le pilote tente de s'excuser.
— Je ne voyais plus rien. Bien sûr, plus loin... peut-être... la
T.S.F, disait... Mais ma lampe de bord a faibli, et je ne voyais plus mes
mains. J'ai voulu allumer ma lampe de position pour au moins voir l'aile: je
n'ai rien vu. Je me sentais au fond d'un grand trou dont il était difficile
de remonter. Alors mon moteur s'est mis à vibrer...
— Non.
— Non?
— Non. Nous l'avons examiné depuis. Il est parfait. Mais on croit
toujours qu'un moteur vibre quand on a peur.
— Qui n'aurait pas eu peur! Les montagnes me dominaient. Quand j'ai
voulu prendre de l'altitude, j'ai rencontré de forts remous. Vous savez
quand on ne voit rien... les remous... Au lieu de monter, j'ai perdu cent
mètres. Je ne voyais même plus le gyroscope, même plus les manomètres. Il me
semblait que mon moteur baissait de régime, qu'il chauffait, que la pression
d'huile tombait... Tout ça dans l'ombre, comme une maladie. J'ai été bien
content de revoir une ville éclairée.
— Vous avez trop d'imagination. Allez.
Et le pilote sort.
Rivière s'enfonce dans son fauteuil et passe la main dans ses cheveux
gris.
"C'est le plus courageux de mes hommes. Ce qu'il a réussi ce soir-là
est très beau, mais je le sauve de la peur..."
Puis, comme une tentation de faiblesse lui revenait:
"Pour se faire aimer, il suffit de plaindre. Je ne plains guère ou je
le cache. J'aimerais bien pourtant m'entourer de l'amitié et de la douceur
humaines. Un médecin, dans son métier, les rencontre. Mais ce sont les
événements que je sers. Il faut que je forge les hommes pour qu'il servent.
Comme je la sens bien cette loi obscure, le soir, dans mon bureau, devant
les feuilles de route. Si je me laisse aller, si je laisse les événements
bien réglés suivre leur cours, alors, mystérieux, naissent les incidents.
Comme si ma volonté seule empêchait l'avion de se rompre en vol, ou la
tempête de retarder le courrier en marche. Je suis surpris, parfois, de mon
pouvoir."
II réfléchit encore:
"C'est peut-être clair. Ainsi la lutte perpétuelle du jardinier sur sa
pelouse. Le poids de sa simple main repousse dans la terre, qui la prépare
éternellement, la forêt primitive."
II pense au pilote:
"Je le sauve de la peur. Ce n'est pas lui que j'attaquais, c'est, à
travers lui, cette résistance qui paralyse les hommes devant l'inconnu. Si
je l'écoute, si je le plains, si je prends au sérieux son aventure, il
croira revenir d'un pays de mystère, et c'est du mystère seul que l'on a
peur. Il faut qu'il n'y ait plus de mystère. Il faut que des hommes soient
descendus dans ce puits sombre, et en remontent, et disent qu'ils n'ont rien
rencontré. Il faut que cet homme descende au cœur le plus intime de la nuit,
dans son épaisseur, et sans même cette petite lampe de mineur, qui n'éclaire
que les mains ou l'aile, mais écarte d'une largeur d'épaules l'inconnu."
Pourtant, dans cette lutte, une silencieuse fraternité liait, au fond
d'eux-mêmes. Rivière et ses pilotes. C'étaient des hommes du même bord, qui
éprouvaient le même désir de vaincre. Mais Rivière se souvient des autres
batailles qu'il a livrées pour la conquête de la nuit.
On redoutait, dans les cercles officiels, comme une brousse inexplorée,
ce territoire sombre. Lancer un équipage, à deux cents kilomètres à l'heure,
vers les orages et les brumes et les obstacles matériels que la nuit
contient sans les montrer, leur paraissait une aventure tolérable pour
l'aviation militaire: on quitte un terrain par nuit claire, on bombarde, on
revient au même terrain. Mais les services réguliers échoueraient la nuit.
"C'est pour nous, avait répliqué Rivière, une question de vie ou de mort,
puisque nous perdons, chaque nuit, l'avance gagnée, pendant le jour, sur les
chemins de fer et les navires."
Rivière avait écouté, avec ennui, parler de bilans, d'assurances, et
surtout d'opinion publique: "L'opinion publique, ripostait-il... on la
gouverne!" II pensait: "Que de temps perdu! Il y a quelque chose... quelque
chose qui prime tout cela. Ce qui est vivant bouscule tout pour vivre et
crée, pour vivre, ses propres lois. C'est irrésistible." Rivière ne savait
pas quand ni comment l'aviation commerciale aborderait les vols de nuit,
mais il fallait préparer cette solution inévitable.
Il se souvient des tapis verts, devant lesquels, le menton au poing, il
avait écouté, avec un étrange sentiment de force, tant d'objections. Elles
lui semblaient vaines, condamnées d'avance par la vie. Et il sentait sa
propre force ramassée en lui comme un poids: "Mes raisons pèsent, je
vaincrai, pensait Rivière. C'est la pente naturelle des événements." Quand
on lui réclamait des solutions parfaites, qui écarteraient tous les risques:
"C'est l'expérience qui dégagera les lois, répondait-il, la connaissance des
lois ne précède jamais l'expérience."
Après une longue année de lutte, Rivière l'avait emporté. Les uns
disaient: "à cause de sa foi", les autres: "à cause de sa ténacité, de sa
puissance d'ours en marche", mais, selon lui, plus simplement, parce qu'il
pesait dans la bonne direction.
Mais quelles précautions au début! Les avions ne partaient qu'une heure
avant le jour, n'atterrissaient qu'une heure après le coucher du soleil.
Quand Rivière se jugea plus sûr de son expérience, alors seulement il osa
pousser les courriers dans les profondeurs de la nuit. A peine suivi,
presque désavoué, il menait maintenant une lutte solitaire.
Rivière sonne pour connaître les derniers messages des avions en vol.
XII
Cependant, le courrier de Patagonie abordait l'orage, et Fabien
renonçait à le contourner. Il l'estimait trop étendu, car la ligne d'éclairs
s'enfonçait vers l'intérieur du pays et révélait des forteresses de nuages.
Il tenterait de passer par-dessous, et, si l'affaire se présentait mal, se
résoudrait au demi-tour.
Il lut son altitude: mille sept cents mètres. Il pesa des paumes sur
les commandes pour commencer à la réduire. Le moteur vibra très fort et
l'avion trembla. Fabien corrigea, au jugé, l'angle de descente, puis, sur la
carte, vérifia la hauteur des collines: cinq cents mètres. Pour se conserver
une marge, il naviguerait vers sept cents.
Il sacrifiait son altitude comme on joue une fortune.
Un remous fit plonger l'avion, qui trembla plus fort. Fabien se sentit
menacé par d'invisibles éboulements. Il rêva qu'il faisait demi-tour et
retrouvait cent mille étoiles, mais il ne vira pas d'un degré.
Fabien calculait ses chances: il s'agissait d'un orage local,
probablement, puisque Trelew, la prochaine escale, signalait un ciel trois
quarts couvert. Il s'agissait de vivre vingt minutes à peine dans ce béton
noir. Et pourtant le pilote s'inquiétait. Penché à gauche contre la masse du
vent, il essayait d'interpréter les lueurs confuses qui, par les nuits les
plus épaisses, circulent encore. Mais ce n'était même plus des lueurs. A
peine des changements de densité, dans l'épaisseur des ombres, ou une
fatigue des yeux.
Il déplia un papier du radio:
"Où sommes-nous?"
Fabien eût donné cher pour le savoir. Il répondit: "Je ne sais pas.
Nous traversons, à la boussole, un orage."
II se pencha encore. Il était gêné par la flamme de l'échappement,
accrochée au moteur comme un bouquet de feu, si pâle que le clair de lune
l'eût éteinte, mais qui, dans ce néant, absorbait le monde visible. Il la
regarda. Elle était tressée drue par le vent comme la flamme d'une torche.
Chaque trente secondes, pour vérifier le gyroscope et le compas, Fabien
plongeait sa tête dans la carlingue. Il n'osait plus allumer les faibles
lampes rouges, qui l'éblouissaient pour longtemps, mais tous les instruments
aux chiffres de radium versaient une clarté pâle d'astres. Là, au milieu
d'aiguilles et de chiffres, le pilote éprouvait une sécurité trompeuse:
celle de la cabine du navire sur laquelle passe le flot. La nuit, et tout ce
qu'elle portait de rocs, d'épaves, de collines, coulait aussi contre l'avion
avec la même étonnante fatalité.
"Où sommes-nous?" lui répétait l'opérateur. Fabien émergeait de
nouveau, et reprenait, appuyé à gauche, sa veille terrible. Il ne savait
plus combien de temps, combien d'efforts le délivreraient de ses liens
sombres. Il doutait presque d'en être jamais délivré, car il jouait sa vie
sur ce petit papier, sale et chiffonné, qu'il avait déplié et lu mille fois,
pour bien nourrir son espérance: "Trelew: ciel trois quarts couvert, vent
Ouest faible." Si Trelew était trois quarts couvert, on apercevrait ses
lumières dans la déchirure des nuages. A moins que...
La pâle clarté promise plus loin l'engageait à poursuivre; pourtant,
comme il doutait, il griffonna pour le radio: "J'ignore si je pourrai
passer. Sachez-moi s'il fait toujours beau en arrière."
La réponse le consterna:
"Commodore signale: Retour ici impossible. Tempête." II commençait à
deviner l'offensive insolite qui, de la Cordillère des Andes, se rabattait
vers la mer. Avant qu'il eût pu les atteindre, le cyclone raflerait les
villes.
"Demandez le temps de San Antonio.
— San Antonio a répondu: "Vent Ouest se lève et tempête à l'Ouest.
Ciel quatre quarts couvert." San Antonio entend très mal à cause des
parasites. J'entends mal aussi. Je crois être obligé de remonter bientôt
l'antenne à cause des décharges. Ferez-vous demi-tour? Quels sont vos
projets?
— Foutez-moi la paix. Demandez le temps de Bahia Blanca."
"Bahia Blanca a répondu: "prévoyons avant vingt minutes violent orage
Ouest sur Bahia Blanca."
— Demandez le temps de Trelew.
— Trelew a répondu: "Ouragan trente mètres seconde Ouest et rafales de
pluie."
— Communiquez à Buenos Aires: "Sommes bouchés de tous les côtés,
tempête se développe sur mille kilomètres, ne voyons plus rien. Que
devons-nous faire?"
Pour le pilote, cette nuit était sans rivage puisqu'elle ne conduisait
ni vers un port (ils semblaient tous inaccessibles), ni vers l'aube:
l'essence manquerait dans une heure quarante. Puisque l'on serait obligé,
tôt ou tard, de couler en aveugle, dans cette épaisseur.
S'il avait pu gagner le jour...
Fabien pensait à l'aube comme à une plage de sable doré où l'on se
serait échoué après cette nuit dure. Sous l'avion menacé serait né le rivage
des plaines. La terre tranquille aurait porté ses fermes endormies et ses
troupeaux et ses collines. Toutes les épaves qui roulaient dans l'ombre
seraient devenues innoffensives. S'il pouvait, comme il nagerait vers le
jour!
Il pensa qu'il était cerné. Tout se résoudrait, bien ou mal, dans cette
épaisseur.
C'est vrai. Il a cru quelquefois, quand montait le jour, entrer en
convalescence.
Mais à quoi bon fixer les yeux sur l'Est, où vivait le soleil: il y
avait entre eux une telle profondeur de nuit qu'on ne la remonterait pas.
XIII
— Le courrier d'Asuncion marche bien. Nous l'aurons vers deux heures.
Nous prévoyons par contre un retard important du courrier de Patagonie qui
paraît en difficulté.
— Bien, Monsieur Rivière.
— Il est possible que nous ne l'attendions pas pour faire décoller
l'avion d'Europe: dès l'arrivée d'Asuncion, vous nous demanderez des
instructions. Tenez-vous prêt.
Rivière relisait maintenant les télégrammes de protection des escales
Nord. Ils ouvraient au courrier d'Europe une route de lune: "Ciel pur,
pleine lune, vent nul." Les montagnes du Brésil, bien découpées sur le
rayonnement du ciel, plongeaient droit, dans les remous d'argent de la mer,
leur chevelure serrée de forêts noires. Ces forêts sur lesquelles pleuvent,
inlassablement, sans les colorer, les rayons de lune. Et noires aussi comme
des épaves, en mer, les îles. Et cette lune, sur toute la route,
inépuisable: une fontaine de lumière.
Si Rivière ordonnait le départ, l'équipage du courrier d'Europe
entrerait dans un monde stable qui, pour toute la nuit, luisait doucement.
Un monde où rien ne menaçait l'équilibre des masses d'ombres et de lumière.
Où ne s'infiltrait même pas la caresse de ces vents purs, qui, s'ils
fraîchissent, peuvent gâter en quelques heures un ciel entier.
Mais Rivière hésitait, en face de ce rayonnement, comme un prospecteur
en face de champs d'or interdits. Les événements, dans le Sud, donnaient
tort à Rivière, seul défenseur des vols de nuit. Ses adversaires tireraient
d'un désastre en Patagonie une position morale si forte, que peut-être la
foi de Rivière resterait désormais impuissante; car la foi de Rivière
n'était pas ébranlée: une fissure dans son œuvre avait permis le drame, mais
le drame montrait la fissure, il ne prouvait rien d'autre. "Peut-être des
postes d'observation sont-ils nécessaires à l'Ouest... On verra ça." II
pensait encore: "J'ai les mêmes raisons solides d'insister, et une cause de
moins d'accident possible: celle qui s'est montrée." Les échecs fortifient
les forts. Malheureusement, contre les hommes on joue un jeu, où compte si
peu le -vrai sens des choses. L'on gagne ou l'on perd sur des apparences, on
marque des points misérables. Et l'on se trouve ligoté par une apparence de
défaite.
Rivière sonna.
— Bahia Blanca ne nous communique toujours rien par T.S.F.?
— Non.
--Appelez-moi l'escale au téléphone.
Cinq minutes plus tard, il s'informait:
— Pourquoi ne nous passez-vous rien?
— Nous n'entendons pas le courrier.
— Il se tait?
— Nous ne savons pas. Trop d'orages. Même s'il manipulait nous
n'entendrions pas.
— Trelew entend-il?
— Nous n'entendons pas Trelew.
— Téléphonez.
— Nous avons essayé: la ligne est coupée.
— Quel temps chez vous?
— Menaçant. Des éclairs à l'Ouest et au Sud. Très lourd.
— Du vent?
— Faible encore, mais pour dix minutes. Les éclairs se rapprochent
vite.
Un silence.
— Bahia Blanca? Vous écoutez? Bon. Rappelez-nous dans dix minutes.
Et Rivière feuilleta les télégrammes des escales Sud. Toutes
signalaient le même silence de l'avion. Quelques-unes ne répondaient plus à
Buenos Aires, et, sur la carte, s'agrandissait la tache des provinces
muettes, où les petites villes subissaient déjà le cyclone, toutes portes
closes, et chaque maison de leurs rues sans lumière aussi retranchée du
monde et perdue dans la nuit qu'un navire. L'aube seule les délivrerait.
Pourtant Rivière, incliné sur la carte, conservait encore l'espoir de
découvrir un refuge de ciel pur, car il avait demandé, par télégrammes,
l'état du ciel à la police de plus de trente villes de province, et les
réponses commençaient à lui parvenir. Sur deux mille kilomètres les postes
radio avaient ordre, si l'un d'eux accrochait un appel de l'avion, d'avertir
dans les trente secondes Buenos Aires, qui lui communiquerait, pour la faire
transmettre à Fabien, la position du refuge.
Les secrétaires, convoqués pour une heure du matin, avaient regagné
leurs bureaux. Ils apprenaient là, mystérieusement, que, peut-être, on
suspendrait les vols de nuit, et que le courrier d'Europe lui-même ne
décollerait plus qu'au jour. Ils parlaient à voix basse de Fabien, du
cyclone, de Rivière surtout. Ils le devinaient là, tout proche, écrasé peu à
peu par ce démenti naturel.
Mais toutes les voix s'éteignirent: Rivière, à sa porte, venait
d'apparaître, serré dans son manteau, le chapeau toujours sur les yeux,
éternel voyageur. Il fit un pas tranquille vers le chef de bureau:
— Il est une heure dix, les papiers du courrier d'Europe sont-ils en
règle?
— Je... j'ai cru...
— Vous n'avez pas à croire, mais à exécuter.
II fit demi-tour, lentement, vers une fenêtre ouverte, les mains
croisées derrière le dos.
Un secrétaire le rejoignit:
— Monsieur le Directeur, nous obtiendrons peu de réponses. On nous
signale que, dans l'intérieur, beaucoup de lignes télégraphiques sont déjà
détruites...
— Bien.
Rivière, immobile, regardait la nuit.
Ainsi, chaque message menaçait le courrier. Chaque ville, quand elle
pouvait répondre, avant la destruction des lignes, signalait la marche du
cyclone, comme celle d'une invasion. "Ça vient de l'intérieur, de la
Cordillère. Ça balaie toute la route, vers la mer..."
Rivière jugeait les étoiles trop luisantes, l'air trop humide. Quelle
nuit étrange! Elle se gâtait brusquement par plaques, comme la chair d'un
fruit lumineux. Les étoiles au grand complet dominaient encore Buenos Aires,
mais ce n'était là qu'une oasis, et d'un instant. Un port, d'ailleurs, hors
du rayon d'action de l'équipage. Nuit menaçante qu'un vent mauvais touchait
et pourrissait. Nuit difficile à vaincre.
Un avion, quelque part, était en péril dans ses profondeurs: on
s'agitait, impuissant, sur le bord.
XIV
La femme de Fabien téléphona.
La nuit de chaque retour elle calculait la marche du courrier de
Patagonie: "II décolle de Trelew..." Puis se rendormait. Un peu plus tard:
"II doit approcher de San Antonio, il doit voir ses lumières..." Alors elle
se levait, écartait les rideaux, et jugeait le ciel: "Tous ces nuages le
gênent..." Parfois la lune se promenait comme un berger. Alors la jeune
femme se recouchait, rassurée par cette lune et ces étoiles, ces milliers de
présences autour de son mari. Vers une heure, elle le sentait proche: "II ne
doit plus être bien loin, il doit voir Buenos Aires..." Alors elle se levait
encore, et lui préparait un repas, un café bien chaud: "II fait si froid,
là-haut..." Elle le recevait toujours, comme s'il descendait d'un sommet de
neige: "Tu n'as pas froid? — Mais non! — Réchauffe-toi quand même..." Vers
une heure et quart tout était prêt. Alors elle téléphonait.
Cette nuit, comme les autres, elle s'informa:
— Fabien a-t-il atterri?
Le secrétaire qui l'écoutait se troubla un peu:
— Qui parle?
— Simone Fabien.
— Ah! une minute...
Le secrétaire, n'osant rien dire, passa l'écouteur au chef de bureau.
— Qui est là?
— Simone Fabien.
— Ah!... que désirez-vous, Madame?
— Mon mari a-t-il atterri?
Il y eut un silence qui dut paraître inexplicable, puis on répondit
simplement:
— Non.
— Il a du retard?
— Oui...
Il y eut un nouveau silence.
— Oui... du retard.
— Ah!...
C'était un "Ah!" de chair blessée. Un retard ce n'est rien... ce n'est
rien... mais quand il se prolonge...
— Ah!... Et à quelle heure sera-t-il ici?
— A quelle heure il sera ici? Nous... Nous ne savons pas.
Elle se heurtait maintenant à un mur. Elle n'obtenait que l'écho même
de ses questions.
— Je vous en prie, répondez-moi! Où se trouve-t-il?...
— Où il se trouve? Attendez...
Cette inertie lui faisait mal. Il se passait quelque chose, là,
derrière ce mur.
On se décida:
— Il a décollé de Commodoro à dix-neuf heures trente.
— Et depuis?
— Depuis?... Très retardé... Très retardé par le mauvais temps...
— Ah! Le mauvais temps...
Quelle injustice, quelle fourberie dans cette lune étalée là, oisive,
sur Buenos Aires! La jeune femme se rappela soudain qu'il fallait deux
heures à peine pour se rendre de Commodoro à Trelew.
— Et il vole depuis six heures vers Trelew! Mais il vous envoie des
messages! Mais que dit-il?...
— Ce qu'il nous dit? Naturellement par un temps pareil... vous
comprenez bien... ses messages ne s'entendent pas.
— Un temps pareil!
— Alors, c'est convenu, Madame, nous vous téléphonons dès que nous
savons quelque chose.
— Ah! vous ne savez rien...
— Au revoir, Madame...
— Non! non! Je veux parler au Directeur!
— Monsieur le Directeur est très occupé, Madame, il est en
conférence...
— Ah! ça m'est égal! Ça m'est bien égal! Je veux lui parler!
Le chef de bureau s'épongea:
— Une minute...
Il poussa la porte de Rivière:
— C'est Madame Fabien qui veut vous parler. "Voilà, pensa Rivière,
voilà ce que je craignais." Les éléments affectifs du drame commençaient à
se montrer. Il pensa d'abord les récuser: les mères et les femmes n'entrent
pas dans les salles d'opération. On fait taire l'émotion aussi sur les
navires en danger. Elle n'aide pas à sauver les hommes. Il accepta pourtant:
— Branchez sur mon bureau.
Il écouta cette petite voix lointaine, tremblante, et tout de suite il
sut qu'il ne pourrait pas lui répondre. Ce serait stérile, infiniment, pour
tous les deux, de s'affronter.
— Madame, je vous en prie, calmez-vous! Il est si fréquent, dans notre
métier, d'attendre longtemps des nouvelles.
Il était parvenu à cette frontière où se pose, non le problème d'une
petite détresse particulière, mais celui-là même de l'action. En face de
Rivière se dressait, non la femme de Fabien, mais un autre sens de la vie.
Rivière ne pouvait qu'écouter, que plaindre cette petite voix, ce chant
tellement triste, mais ennemi. Car ni l'action, ni le bonheur individuel
n'admettent le partage: ils sont en conflit. Cette femme parlait elle aussi
au nom d'un monde absolu et de ses devoirs et de ses droits. Celui d'une
clarté de lampe sur la table du soir, d'une chair qui réclamait sa chair,
d'une patrie d'espoirs, de tendresses, de souvenirs. Elle exigeait son bien
et elle avait raison. Et lui aussi, Rivière, avait raison, mais il ne
pouvait rien opposer à la vérité de cette femme. Il découvrait sa propre
vérité, à la lumière d'une humble lampe domestique, inexprimable et
inhumaine.
— Madame...
Elle n'écoutait plus. Elle était retombée, presque à ses pieds, lui
semblait-il, ayant usé ses faibles poings contre le mur.
Un ingénieur avait dit un jour à Rivière, comme ils se penchaient sur
un blessé, auprès d'un pont en construction:
"Ce pont vaut-il le prix d'un visage écrasé?" Pas un des paysans, à qui
cette route était ouverte, n'eût accepté, pour s'épargner un détour par le
pont suivant, de mutiler ce visage effroyable. Et pourtant l'on bâtit des
ponts. L'ingénieur avait ajouté: "L'intérêt général est formé des intérêts
particuliers: il ne justifie rien de plus." — "Et pourtant, lui avait
répondu plus tard Rivière, si la vie humaine n'a pas de prix, nous agissons
toujours comme si quelque chose dépassait, en valeur, la vie humaine... Mais
quoi?"
Et Rivière, songeant à l'équipage, eut le cœur serré. L'action, même
celle de construire un pont, brise des bonheurs; Rivière ne pouvait plus ne
pas se demander "au nom de quoi?"
"Ces hommes, pensait-il, qui vont peut-être disparaître, auraient pu
vivre heureux." II voyait des visages penchés dans le sanctuaire d'or des
lampes du soir. "Au nom de quoi les en ai-je tirés?" Au nom de quoi les
a-t-il arrachés au bonheur individuel? La première loi n'est-elle pas de
protéger ces bonheurs-là? Mais lui-même les brise. Et pourtant un jour,
fatalement, s'évanouissent, comme des mirages, les sanctuaires d'or. La
vieillesse et la mort les détruisent, plus impitoyables que lui-même. Il
existe peut-être quelque chose d'autre à sauver et de plus durable;
peut-être est-ce à sauver cette part-là de l'homme que Rivière travaille?
Sinon l'action ne se justifie pas.
"Aimer, aimer seulement, quelle impasse!" Rivière eut l'obscur
sentiment d'un devoir plus grand que celui d'aimer. Ou bien il s'agissait
aussi d'une tendresse, mais si différente des autres. Une phrase lui revint:
"II s'agit de les rendre éternels..." Où avait-il lu cela? "Ce que vous
poursuivez en vous-même meurt." II revit un temple au dieu du soleil des
anciens Incas du Pérou. Ces pierres droites sur la montagne. Que
resterait-il, sans elles, d'une civilisation puissante, qui pesait, du poids
de ses pierres, sur l'homme d'aujourd'hui, comme un remords? "Au nom de
quelle dureté, ou de quel étrange amour, le conducteur de peuples
d'autrefois, contraignant ses foules à tirer ce temple sur la montagne, leur
imposa-t-il donc de dresser leur éternité?" Rivière revit encore en songe
les foules des petites villes, qui tournent le soir autour de leur kiosque à
musique. "Cette sorte de bonheur, ce harnais...", pensa-t-il. Le conducteur
de peuples d'autrefois, s'il n'eut peut-être pas pitié de la souffrance de
l'homme, eut pitié, immensément, de sa mort. Non de sa mort individuelle,
mais pitié de l'espèce qu'effacera la mer de sable. Et il menait son peuple
dresser au moins des pierres, que n'ensevelirait pas le désert.
XV
Ce papier plié en quatre le sauverait peut-être: Fabien le dépliait,
les dents serrées.
"Impossible de s'entendre avec Buenos Aires. Je ne puis même plus
manipuler, je reçois des étincelles dans les doigts."
Fabien, irrité, voulut répondre, mais quand ses mains lâchèrent les
commandes pour écrire, une sorte de houle puissante pénétra son corps: les
remous le soulevaient, dans ses cinq tonnes de métal, et le basculaient. Il
y renonça.
Ses mains, de nouveau, se fermèrent sur la houle, et la réduisirent.
Fabien respira fortement. Si le radio remontait l'antenne par peur de
l'orage, Fabien lui casserait la figure à l'arrivée. Il fallait, à tout
prix, entrer en contact avec Buenos Aires, comme si, à plus de quinze cents
kilomètres, on pouvait leur lancer une corde dans cet abîme. A défaut d'une
tremblante lumière, d'une lampe d'auberge presque inutile, mais qui eût
prouvé la terre comme un phare, il lui fallait au moins une voix, une seule,
venue d'un monde qui déjà n'existait plus. Le pilote éleva et balança le
poing dans sa lumière rouge, pour faire comprendre à l'autre, en arrière,
cette tragique vérité, mais l'autre, penché sur l'espace dévasté, aux villes
ensevelies, aux lumières mortes, ne la connut pas.
Fabien aurait suivi tous les conseils, pourvu qu'ils lui fussent criés.
Il pensait: "Et si l'on me dit de tourner en rond, je tourne en rond, et si
l'on me dit de marcher plein Sud..." Elles existaient quelque part ces
terres en paix, douces sous leurs grandes ombres de lune. Ces camarades,
là-bas, les connaissaient, instruits comme des savants, penchés sur des
cartes, tout-puissants, à l'abri de lampes belles comme des fleurs. Que
savait-il, lui, hors des remous et de la nuit qui poussait contre lui, à la
vitesse d'un éboulement, son torrent noir? On ne pouvait abandonner deux
hommes parmi ces trombes et ces flammes dans les nuages. On ne pouvait pas.
On ordonnerait à Fabien: "Cap au deux cent quarante..." II mettrait le cap
au deux cent quarante. Mais il était seul.
Il lui parut que la matière aussi se révoltait. Le moteur, à chaque
plongée, vibrait si fort que toute la masse de l'avion était prise d'un
tremblement comme de colère. Fabien usait ses forces à dominer l'avion, la
tête enfoncée dans la carlingue, face à l'horizon gyroscopique, car, au
dehors, il ne distinguait plus la masse du ciel de celle de la terre, perdu
dans une ombre où tout se mêlait, une ombre d'origine des mondes. Mais les
aiguilles des indicateurs de position oscillaient de plus en plus vite,
devenaient difficiles à suivre. Déjà le pilote, qu'elles trompaient, se
débattait mal, perdait son altitude, s'enlisait peu à peu dans cette ombre.
Il lut sa hauteur: "Cinq cents mètres". C'était le niveau des collines. Il
Les sentit rouler vers lui leurs vagues vertigineuses. Il comprenait aussi
que toutes les masses du sol, dont la moindre l'eût écrasé, étaient comme
arrachées de leur support, déboulonnées, et commençaient à tourner, ivres,
autour de lui. Et commençaient, autour de lui, une sorte de danse profonde
et qui le serrait de plus en plus.
Il en prit son parti. Au risque d'emboutir, il atterrirait n'importe
où. Et, pour éviter au moins les collines, il lâcha son unique fusée
éclairante. La fusée s'enflamma, tournoya, illumina une plaine et s'y
éteignit: c'était la mer.
Il pensa très vite: "Perdu. Quarante degrés de correction, j'ai dérivé
quand même. C'est un cyclone. Où est la terre?" Il virait plein Ouest. Il
pensa: "Sans fusée maintenant, je me tue." Cela devait arriver un jour. Et
son camarade, là, derrière... "II a remonté l'antenne, sûrement." Mais le
pilote ne lui en voulait plus. Si lui-même ouvrait simplement les mains,
leur vie s'en écoulerait aussitôt, comme une poussière vaine. Il tenait dans
ses mains le cœur battant de son camarade et le sien. Et soudain ses mains
l'effrayèrent.
Dans ces remous en coups de bélier, pour amortir les secousses du
volant, sinon elles eussent scié les câbles de commandes, il s'était
cramponné à lui, de toutes ses forces. Il s'y cramponnait toujours. Et voici
qu'il ne sentait plus ses mains endormies par l'effort. Il voulut remuer les
doigts pour en recevoir un message: il ne sut pas s'il était obéi. Quelque
chose d'étranger terminait ses bras. Des baudruches insensibles et mobiles.
Il pensa: "II faut m'imaginer fortement que je serre..." II ne sut pas si la
pensée atteignait ses mains. Et comme il percevait les secousses du volant
aux seules douleurs des épaules: "II m'échappera. Mes mains s'ouvriront..."
Mais s'effraya de s'être permis de tels mots, car il crut sentir ses mains,
cette fois, obéir à l'obscure puissance de l'image, s'ouvrir lentement, dans
l'ombre, pour le livrer.
Il aurait pu lutter encore, tenter sa chance: il n'y a pas de fatalité
extérieure. Mais il y a une fatalité intérieure: vient une minute où l'on se
découvre vulnérable; alors les fautes vous attirent comme un vertige.
Et c'est à cette minute que luirent sur sa tête, dans une déchirure de
la tempête, comme un appât mortel au fond d'une nasse, quelques étoiles.
Il jugea bien que c'était un piège: on voit trois étoiles dans un trou,
on monte vers elles, ensuite on ne peut plus descendre, on reste là à mordre
les étoiles...
Mais sa faim de lumière était telle qu'il monta.
XVI
II monta, en corrigeant mieux les remous, grâce aux repères
qu'offraient les étoiles. Leur aimant pâle l'attirait. Il avait peiné si
longtemps, à la poursuite d'une lumière, qu'il n'aurait plus lâché la plus
confuse. Riche d'une lueur d'auberge, il aurait tourné jusqu'à la mort,
autour de ce signe dont il avait faim. Et voici qu'il montait vers des
champs de lumière.
Il s'élevait peu à peu, en spirale, dans le puits qui s'était ouvert,
et se refermait au-dessous de lui. Et les nuages perdaient, à mesure qu'il
montait, leur boue d'ombre, ils passaient contre lui, comme des vagues de
plus en plus pures et blanches. Fabien émergea.
Sa surprise fut extrême: la clarté était telle qu'elle l'éblouissait.
Il dut, quelques secondes, fermer les yeux. Il n'aurait jamais cru que les
nuages, la nuit, pussent éblouir. Mais la pleine lune et toutes les
constellations les changeaient en vagues rayonnantes.
L'avion avait gagné d'un seul coup, à la seconde même où il émergeait,
un calme qui semblait extraordinaire. Pas une houle ne l'inclinait. Comme
une barque qui passe la digue, il entrait dans les eaux réservées. Il était
pris dans une part de ciel inconnue et cachée comme la baie des îles
bienheureuses. La tempête, au-dessous de lui, formait un autre monde de
trois mille mètres d'épaisseur, parcouru de rafales, de trombes d'eau,
d'éclairs, mais elle tournait vers les astres une face de cristal et de
neige.
Fabien pensait avoir gagné des limbes étranges, car tout devenait
lumineux, ses mains, ses vêtements, ses ailes. Car la lumière ne descendait
pas des astres, mais elle se dégageait, au-dessous de lui, autour de lui, de
ces provisions blanches.
Ces nuages, au-dessous de lui, renvoyaient toute la neige qu'ils
recevaient de la lune. Ceux de droite et de gauche aussi, hauts comme des
tours. Il circulait un lait de lumière, dans lequel baignait l'équipage.
Fabien, se retournant, vit que le radio souriait.
— Ça va mieux! criait-il.
Mais la voix se perdait dans le bruit du vol, seuls communiquaient les
sourires. "Je suis tout à fait fou, pensait Fabien, de sourire: nous sommes
perdus."
Pourtant, mille bras obscurs l'avaient lâché. On avait dénoué ses
liens, comme ceux d'un prisonnier qu'on laisse marcher seul, un temps, parmi
les fleurs.
"Trop beau", pensait Fabien. Il errait parmi des étoiles accumulées
avec la densité d'un trésor, dans un monde où rien d'autre, absolument rien
d'autre que lui, Fabien, et son camarade, n'était vivant. Pareils à ces
voleurs des villes fabuleuses, murés dans la chambre aux trésors dont ils ne
sauront plus sortir. Parmi des pierreries glacées, ils errent, infiniment
riches, mais condamnés.
XVII
Un des radiotélégraphistes de Commodoro Rivadavia, escale de Patagonie,
fit un geste brusque, et tous ceux qui veillaient, impuissants, dans le
poste, se ramassèrent autour de cet homme, et se penchèrent.
Ils se penchaient sur un papier vierge et durement éclairé. La main de
l'opérateur hésitait encore, et le crayon se balançait. La main de
l'opérateur tenait encore les lettres prisonnières, mais déjà les doigts
tremblaient.
— Orages?
Le radio fit "oui" de la tête. Leur grésillement l'empêchait de
comprendre.
Puis il nota quelques signes indéchiffrables. Puis des mots. Puis on
put rétablir le texte:
"Bloqués à trois mille huit au-dessus de la tempête. Naviguons plein
Ouest vers l'intérieur, car étions dérivés en mer. Au-dessous de nous tout
est bouché. Nous ignorons si survolons toujours la mer. Communiquez si
tempête s'étend à l'intérieur."
On dut, à cause des orages, pour transmettre ce télégramme à Buenos
Aires, faire la chaîne de poste en poste. Le message avançait dans la nuit,
comme un feu qu'on allume de tour en tour.
Buenos Aires fit répondre:
— Tempête générale à l'intérieur. Combien vous reste-t-il d'essence?
— Une demi-heure.
Et cette phrase, de veilleur en veilleur, remonta jusqu'à Buenos Aires.
L'équipage était condamné à s'enfoncer, avant trente minutes, dans un
cyclone qui le dresserait jusqu'au sol.
XVIII
Et Rivière médite. Il ne conserve plus d'espoir: cet équipage sombrera
quelque part dans la nuit.
Rivière se souvient d'une vision qui avait frappé son enfance: on
vidait un étang pour trouver un corps. On ne trouvera rien non plus, avant
que cette masse d'ombre se soit écoulée de sur la terre, avant que remontent
au jour ces sables, ces plaines, ces blés. De simples paysans découvriront
peut-être deux enfants au coude plié sur le visage, et paraissant dormir,
échoués sur l'herbe et l'or d'un fond paisible. Mais la nuit les aura noyés.
Rivière pense aux trésors ensevelis dans les profondeurs de la nuit
comme dans les mers fabuleuses... Ces pommiers de nuit qui attendent le jour
avec toutes leurs fleurs, des fleurs qui ne servent pas encore. La nuit est
riche, pleine de parfums, d'agneaux endormis et de fleurs qui n'ont pas
encore de couleurs.
Peu à peu monteront vers le jour les sillons gras, les bois mouillés,
les "luzernes fraîches. Mais parmi des collines, maintenant inoffensives, et
les prairies, et les agneaux, dans la sagesse du monde, deux enfants
sembleront dormir. Et quelque chose aura coulé du monde visible dans
l'autre.
Rivière connaît la femme de Fabien inquiète et tendre: cet amour à
peine lui fut prêté, comme un jouet à un enfant pauvre.
Rivière pense à la main de Fabien, qui tient pour quelques minutes
encore sa destinée dans les commandes. Cette main qui a caressé. Cette main
qui s'est posée sur une poitrine et y a levé le tumulte, comme une main
divine. Cette main qui s'est posée sur un visage et qui a changé ce visage.
Cette main qui était miraculeuse.
Fabien erre sur la splendeur d'une mer de nuages, la nuit, mais, plus
bas, c'est l'éternité. Il est perdu parmi des constellations qu'il habite
seul. Il tient encore le monde dans les mains et contre sa poitrine le
balance. Il serre dans son volant le poids de la richesse humaine, et
promène, desespéré, d'une étoile à l'autre, l'inutile trésor, qu'il faudra
bien rendre...
Rivière pense qu'un poste radio l'écoute encore. Seule relie encore
Fabien au monde une onde musicale, une modulation mineure. Pas une plainte.
Pas un cri. Mais le son le plus pur qu'ait jamais formé le désespoir.
XIX
Robineau le tira de sa solitude:
— Monsieur le Directeur, j'ai pensé... on pourrait peut-être
essayer...
Il n'avait rien à proposer, mais témoignait de sa bonne volonté. Il
aurait tant aimé trouver une solution, et la cherchait un peu comme celle
d'un rébus. Il trouvait toujours des solutions que Rivière n'écoutait
jamais: "Voyez-vous, Robineau, dans la vie, il n'y a pas de solutions- II y
a des forces en marche: il faut les créer et les solutions suivent." Aussi
Robineau bornait-il son rôle à créer une force en marche dans la corporation
des mécaniciens. Une humble force en marche, qui préservait de la rouille
les moyeux d'hélice.
Mais les événements de cette nuit-ci trouvaient Robineau désarmé. Son
titre d'inspecteur n'avait aucun pouvoir sur les orages, ni sur un équipage
fantôme, qui vraiment ne se débattait plus pour une prime d'exactitude, mais
pour échapper à une seule sanction, qui annulait celles de Robineau, la
mort.
Et Robineau, maintenant inutile, errait dans les bureaux, sans emploi.
La femme de Fabien se fit annoncer. Poussée par l'inquiétude, elle
attendait, dans le bureau des secrétaires, que Rivière la reçût. Les
secrétaires, à la dérobée, levaient les yeux vers son visage. Elle en
éprouvait une sorte de honte et regardait avec crainte autour d'elle: tout
ici la refusait. Ces hommes qui continuaient leur travail, comme s'ils
marchaient sur un corps, ces dossiers où la vie humaine, la souffrance
humaine ne laissaient qu'un résidu de chiffres durs. Elle cherchait des
signes qui lui eussent parlé de Fabien. Chez elle tout montrait cette
absence: le lit entrouvert, le café servi, un bouquet de fleurs... Elle ne
découvrait aucun signe. Tout s'opposait à la pitié, à l'amitié, au souvenir.
La seule phrase qu'elle entendit, car personne n'élevait la voix devant
elle, fut le juron d'un employé, qui réclamait un bordereau. "...Le
bordereau des dynamos, bon Dieu! que nous expédions à Santos." Elle leva les
yeux sur cet homme, avec une expression d'étonnement infini. Puis sur le mur
où s'étalait une carte. Ses lèvres tremblaient un peu, à peine.
Elle devinait, avec gêne, qu'elle exprimait ici une vérité ennemie,
regrettait presque d'être venue, eût voulu se cacher, et se retenait, de
peur qu'on la remarquât trop, de tousser, de pleurer. Elle se découvrait
insolite, inconvenante, comme nue. Mais sa vérité était si forte que les
regards fugitifs remontaient, à la dérobée, inlassablement, la lire dans son
visage. Cette femme était très belle. Elle révélait aux hommes le monde
sacré du bonheur. Elle révélait à quelle matière auguste on touche, sans le
savoir, en agissant. Sous tant de regards elle ferma les yeux. Elle révélait
quelle paix, sans le savoir, on peut détruire.
Rivière la reçut.
Elle venait plaider timidement pour ses fleurs, son café servi, sa
chair jeune. De nouveau, dans ce bureau plus froid encore, son faible
tremblement de lèvres la reprit. Elle aussi découvrait sa propre vérité,
dans cet autre monde, inexprimable. Tout ce qui se dressait en elle d'amour
presque sauvage, tant il était fervent, de dévouement, lui semblait prendre
ici un visage importun, égoïste. Elle eût voulu fuir:
— Je vous dérange...
— Madame, lui dit Rivière, vous ne me dérangez pas. Malheureusement,
Madame, vous et moi ne pouvons mieux faire que d'attendre.
Elle eut un faible haussement d'épaules, dont Rivière comprit le sens:
"A quoi bon cette lampe, ce dîner servi, ces fleurs que je vais
retrouver..." Une jeune mère avait confessé un jour à Rivière: "La mort de
mon enfant, je ne l'ai pas encore comprise. Ce sont les petites choses qui
sont dures, ses vêtements que je retrouve, et, si je me réveille la nuit,
cette tendresse qui me monte quand même au cœur, désormais inutile, comme
mon lait..." Pour cette femme aussi la mort de Fabien commencerait demain à
peine, dans chaque acte désormais vain, dans chaque objet. Fabien quitterait
lentement sa maison. Rivière taisait une pitié profonde.
— Madame...
La jeune femme se retirait, avec un sourire presque humble, ignorant sa
propre puissance.
Rivière s'assit, un peu lourd.
"Mais elle m'aide à découvrir ce que je cherchais..." II tapotait
distraitement les télégrammes de protection des escales Nord. Il songeait:
"Nous ne demandons pas à être éternels, mais à ne pas voir les actes et
les choses tout à coup perdre leur sens. Le vide qui nous entoure se montre
alors..."
Ses regards tombèrent sur les télégrammes:
"Et voilà par où, chez nous, s'introduit la mort: ces messages qui
n'ont plus de sens..."
II regarda Robineau. Ce garçon médiocre, maintenant inutile, n'avait
plus de sens. Rivière lui dit presque durement:
— Faut-il vous donner, moi-même, du travail?
Puis Rivière poussa la porte qui donnait sur la salle des secrétaires,
et la disparition de Fabien le frappa, évidente, à des signes que Madame
Fabien n'avait pas su voir. La fiche du R.B.903, l'avion de Fabien, figurait
déjà, au tableau mural, dans la colonne du matériel indisponible. Les
secrétaires qui préparaient les papiers du courrier d'Europe, sachant qu'il
serait retardé, travaillaient mal. Du terrain on demandait par téléphone des
instructions pour les équipes qui, maintenant, veillaient sans but. Les
fonctions de vie étaient ralenties. "La mort, la voilà!" pensa Rivière. Son
œuvre était semblable à un voilier en panne, sans vent, sur la mer. Il
entendit la voix de Robineau:
— Monsieur le Directeur... ils étaient mariés depuis six semaines...
— Allez trava


