ñòðàíèöà №1
Antuan de Saint-Exupery. Vol de nuit
A. de Saint-Exupéry, Oeuvres,
M., Progrès, 1972, pp. 31-86
A Monsieur Didier Daurat
I
Les collines, sous l'avion, creusaient déjà leur sillage d'ombre dans
l'or du soir. Les plaines devenaient lumineuses mais d'une inusable lumière:
dans ce pays elles n'en finissent pas de rendre leur or, de même qu'après
l'hiver elles n'en finissent pas de rendre leur neige.
Et le pilote Fabien, qui ramenait de l'extrême Sud, vers Buenos Aires,
le courrier de Patagonie, reconnaissait l'approche du soir aux mêmes signes
que les eaux d'un port: à ce calme, à ces rides légères qu'à peine
dessinaient de tranquilles nuages. Il entrait dans une rade immense et
bienheureuse.
Il eut pu croire aussi, dans ce calme, faire une lente promenade,
presque comme un berger. Les bergers de Patagonie vont, sans se presser,
d'un troupeau à l'autre: il allait d'une ville à l'autre, il était le berger
des petites villes. Toutes les deux heures il en rencontrait qui venaient
boire au bord des fleuves ou qui broutaient leur plaine.
Quelquefois, après cent kilomètres de steppes plus inhabitées que la
mer, il croisait une ferme perdue, et qui semblait emporter en arrière, dans
une houle de prairies, sa charge de vies humaines; alors il saluait des
ailes ce navire.
"San Julian est en vue; nous atterrirons dans dix minutes."
Le radio navigant passait la nouvelle à tous les postes de la ligne.
Sur deux mille cinq cents kilomètres, du détroit de Magellan à Buenos
Aires, des escales semblables s'échelonnaient; mais celle-ci s'ouvrait sur
les frontières de la nuit comme, en Afrique, sur le mystère, la dernière
bourgade soumise.
Le radio passa un papier au pilote:
"II y a tant d'orages que les décharges remplissent mes écouteurs.
Coucherez-vous à San Julian?"
Fabien sourit: le ciel était calme comme un aquarium et toutes les
escales, devant eux, leur signalaient: "Ciel pur, vent nul." II répondit:
"Continuerons."
Mais le radio pensait que des orages s'étaient installés quelque part,
comme des vers s'installent dans un fruit; la nuit serait belle et pourtant
gâtée: il lui répugnait d'entrer dans cette ombre prête à pourrir.
En descendant moteur au ralenti sur San Julian, Fabien se sentit las.
Tout ce qui fait douce la vie des hommes grandissait vers lui: leurs
maisons, leurs petits cafés, les arbres de leur promenade. Il était
semblable à un conquérant, au soir de ses conquêtes, qui se penche sur les
terres de l'empire, et découvre l'humble bonheur des hommes. Fabien avait
besoin de déposer les armes, de ressentir sa lourdeur et ses courbatures, on
est riche aussi de ses misères, et d'être ici un homme simple, qui regarde
par la fenêtre une vision désormais immuable. Ce village minuscule, il l'eût
accepté: après avoir choisi on se contente du hasard de son existence et on
peut l'aimer. Il vous borne comme l'amour. Fabien eût désiré vivre ici
longtemps, prendre sa part ici d'éternité, car les petites villes, où il
vivait une heure, et les jardins clos de vieux murs, qu'il traversait, lui
semblaient éternels de durer en dehors de lui. Et le village montait vers
l'équipage et vers lui s'ouvrait. Et Fabien pensait aux amitiés, aux filles
tendres, à l'intimité des nappes blanches, à tout ce qui, lentement,
s'apprivoise pour l'éternité. Et le village coulait déjà au ras des ailes,
étalant le mystère de ses jardins fermés que leurs murs ne protégeaient
plus. Mais Fabien, ayant atterri, sut qu'il n'avait rien vu, sinon le
mouvement lent de quelques hommes parmi leurs pierres. Ce village défendait,
par sa seule immobilité, le secret de ses passions, ce village refusait sa
douceur: il eût fallu renoncer à l'action pour la conquérir.
Quand les dix minutes d'escale furent écoulées, Fabien dut repartir.
Il se retourna vers San Julian: ce n'était plus qu'une poignée de
lumières, puis d'étoiles, puis se dissipa la poussière qui, pour la dernière
fois, le tenta.
"Je ne vois plus les cadrans: j'allume."
II toucha les contacts, mais les lampes rouges de la carlingue
versèrent vers les aiguilles une lumière encore si diluée dans cette lumière
bleue qu'elle ne les colorait pas. Il passa les doigts devant une ampoule:
ses doigts se teintèrent à peine.
"Trop tôt."
Pourtant la nuit montait, pareille à une fumée sombre, et déjà comblait
les vallées. On ne distinguait plus celles-ci des plaines. Déjà pourtant
s'éclairaient les villages, et leurs constellations se répondaient. Et lui
aussi, du doigt, faisait cligner ses feux de position, répondait aux
villages. La terre était tendue d'appels lumineux, chaque maison allumant
son étoile, face à l'immense nuit, ainsi qu'on tourne un phare vers la mer.
Tout ce qui couvrait une vie humaine déjà scintillait. Fabien admirait que
l'entrée dans la nuit se fit cette fois, comme une entrée en rade, lente et
belle.
Il enfouit sa tête dans la carlingue. Le radium des aiguilles
commençait à luire. L'un après l'autre le pilote vérifia des chiffres et fut
content. Il se découvrait solidement assis dans ce ciel. Il effleura du
doigt un longeron d'acier, et sentit dans le métal ruisseler la vie: le
métal ne vibrait pas, mais vivait. Les cinq cents chevaux du moteur
faisaient naître dans la matière un courant très doux, qui changeait sa
glace en chair de velours. Une fois de plus, le pilote n'éprouvait, en vol,
ni vertige, ni ivresse, mais le travail mystérieux d'une chair vivante.
Maintenant il s'était recomposé un monde, il y jouait des coudes pour
s'y installer bien à l'aise.
Il tapota le tableau de distribution électrique, toucha les contacts un
à un, remua un peu, s'adossa mieux, et chercha la position la meilleure pour
bien sentir les balancements des cinq tonnes de métal qu'une nuit mouvante
épaulait. Puis il tâtonna, poussa en place sa lampe de secours, l'abandonna,
la retrouva, s'assura qu'elle ne glissait pas, la quitta de nouveau pour
tapoter chaque manette, les joindre à coup sûr, instruire ses doigts pour un
monde aveugle. Puis, quand ses doigts le connurent bien, il se permit
d'allumer une lampe, d'orner sa carlingue d'instruments précis, et surveilla
sur les cadrans seuls son entrée dans la nuit, comme une plongée. Puis,
comme rien ne vacillait, ni ne vibrait, ni ne tremblait, et que demeurait
fixes son gyroscope, son altimètre et le régime du moteur, il s'étira un
peu, appuya sa nuque au cuir du siège, et commença cette profonde méditation
du vol, où l'on savoure une espérance inexplicable.
Et maintenant, au cœur de la nuit comme un veilleur, il découvre que la
nuit montre l'homme: ces appels, ces lumières, cette inquiétude. Cette
simple étoile dans l'ombre: l'isolement d'une maison. L'une s'éteint: c'est
une maison qui se ferme sur son amour.
Ou sur son ennui. C'est une maison qui cesse de faire son signal au
reste du monde. Ils ne savent pas ce qu'ils espèrent ces paysans accoudés à
la table devant leur lampe: ils ne savent pas que leur désir porte si loin,
dans la grande nuit qui les enferme. Mais Fabien le découvre quand il vient
de mille kilomètres et sent des lames de fond profondes soulever et
descendre l'avion qui respire, quand il a traversé dix orages, comme des
pays de guerre, et, entre eux, des clairières de lune, et quand il gagne ces
lumières, l'une après l'autre, avec le sentiment de vaincre. Ces hommes
croient que leur lampe luit pour l'humble table, mais à quatre-vingts
kilomètres d'eux, on est déjà touché par l'appel de cette lumière, comme
s'ils la balançaient désespérés, d'une île déserte, devant la mer.
II
Ainsi les trois avions postaux de la Patagonie, du Chili et du Paraguay
revenaient du Sud, de l'Ouest et du Nord vers Buenos Aires. On y attendait
leur chargement pour donner le départ, vers minuit, à l'avion d'Europe.
Trois pilotes, chacun à l'arrière d'un capot lourd comme un chaland,
perdus dans la nuit, méditaient leur vol, et, vers la ville immense,
descendraient lentement de leur ciel d'orage ou de paix, comme d'étranges
paysans descendent de leurs montagnes.
Rivière, responsable du réseau entier, se promenait de long en large
sur le terrain d'atterrissage de Buenos Aires. Il demeurait silencieux car,
jusqu'à l'arrivée des trois avions, cette journée, pour lui, restait
redoutable. Minute par minute, à mesure que les télégrammes lui parvenaient,
Rivière avait conscience d'arracher quelque chose au sort, de réduire la
part d'inconnu, et de tirer ses équipages, hors de la nuit, jusqu'au rivage.
Un manœuvre aborda Rivière pour lui communiquer un message du poste
Radio:
— Le courrier du Chili signale qu'il aperçoit les lumières de Buenos
Aires.
— Bien.
Bientôt Rivière entendrait cet avion: la nuit en livrait un déjà, ainsi
qu'une mer, pleine de flux et de reflux et de mystères, livre à la plage le
trésor qu'elle a si longtemps ballotté. Et plus tard on recevrait d'elle les
deux autres.
Alors cette journée serait liquidée. Alors les équipes usées iraient
dormir, remplacées par les équipes fraîches. Mais Rivière n'aurait point de
repos: le courrier d'Europe, à son tour, le chargerait d'inquiétudes. Il en
serait toujours ainsi. Toujours. Pour la première fois ce vieux lutteur
s'étonnait de se sentir las. L'arrivée des avions ne serait jamais cette
victoire qui termine une guerre, et ouvre une ère de paix bienheureuse. Il
n'y aurait jamais, pour lui, qu'un pas de fait précédant mille pas
semblables. Il semblait à Rivière qu'il soulevait un poids très lourd, à
bras tendus, depuis longtemps: un effort sans repos et sans espérance. "Je
vieillis..." II vieillissait si dans l'action seule il ne trouvait plus sa
nourriture. Il s'étonna de réfléchir sur des problèmes qu'il ne s'était
jamais posés. Et pourtant revenait contre lui, avec un murmure mélancolique,
la masse des douceurs qu'il avait toujours écartées: un océan perdu. "Tout
cela est donc si proche?..." II s'aperçut qu'il avait peu à peu repoussé
vers la vieillesse, pour "quand il aurait le temps", ce qui fait douce la
vie des hommes. Comme si réellement on pouvait avoir le temps un jour, comme
si l'on gagnait, à l'extrémité de la vie, cette paix bienheureuse que l'on
imagine. Mais il n'y a pas de paix. Il n'y a peut-être pas de victoire. Il
n'y a pas d'arrivée définitive de tous les courriers.
Rivière s'arrêta devant Leroux, un vieux contremaître qui travaillait.
Leroux, lui aussi, travaillait depuis quarante ans. Et le travail prenait
toutes ses forces. Quand Leroux rentrait chez lui vers dix heures du soir,
ou minuit, ce n'était pas un autre monde qui s'offrait à lui, ce n'était pas
une évasion. Rivière sourit à cet homme qui relevait son visage lourd, et
désignait un axe bleui: "Ça tenait trop dur, mais je l'ai eu." Rivière se
pencha sur l'axe. Rivière était repris par le métier. "II faudra dire aux
ateliers d'ajuster ces pièces-là plus libres." II tâta du doigt les traces
du grippage, puis considéra de nouveau Leroux. Une drôle de question lui
venait aux lèvres, devant ces rides sévères. Il en souriait:
— Vous vous êtes beaucoup occupé d'amour, Leroux, dans votre vie?
— Oh! l'amour, vous savez, monsieur le Directeur...
— Vous êtes comme moi, vous n'avez jamais eu le temps.
— Pas bien beaucoup...
Rivière écoutait le son de la voix, pour connaître si la réponse était
amère: elle n'était pas amère. Cet homme éprouvait, en face de sa vie
passée, le tranquille contentement du menuisier qui vient de polir une belle
planche: "Voilà. C'est fait."
"Voilà, pensait Rivière, ma vie est faite."
II repoussa toutes les pensées tristes qui lui venaient de sa fatigue,
et se dirigea vers le hangar, car l'avion du Chili grondait.
III
Le son de ce moteur lointain devenait de plus en plus dense. Il
mûrissait. On donna les feux. Les lampes rouges du balisage dessinèrent un
hangar, des pylônes de T.S.F., un terrain carré. On dressait une fête.
— Le voilà!
L'avion roulait déjà dans le faisceau des phares. Si brillant qu'il en
semblait neuf. Mais, quand il eut stoppé enfin devant le hangar, tandis que
les mécaniciens et les manœuvres se pressaient pour décharger la poste, le
pilote Pellerin ne bougea pas.
— Eh bien ? qu'attendez-vous pour descendre ?
Le pilote, occupé à quelque mystérieuse besogne, ne daigna pas
répondre. Probablement il écoutait encore tout le bruit du vol passer en
lui. Il hochait lentement la tête, et, penché en avant, manipulait on ne
sait quoi. Enfin il se retourna vers les chefs et les camarades, et les
considéra gravement, comme sa propriété. Il semblait les compter et les
mesurer et les peser, et il pensait qu'il les avait bien gagnés, et aussi ce
hangar de fête et ce ciment solide et, plus loin, cette ville avec son
mouvement, ses femmes et sa chaleur. Il tenait ce peuple dans ses larges
mains, comme des sujets, puisqu'il pouvait les toucher, les entendre et les
insulter. Il pensa d'abord les insulter d'être là tranquilles, sûrs de
vivre, admirant la lune, mais il fut débonnaire:
— ...Paierez à boire!
Et il descendit.
Il voulut raconter son voyage:
— Si vous saviez!...
Jugeant sans doute en avoir assez dit, il s'en fut retirer son cuir.
Quand la voiture l'emporta vers Buenos Aires en compagnie d'un
inspecteur morne et de Rivière silencieux, il devint triste: c'est beau de
se tirer d'affaire, et de lâcher avec santé, en reprenant pied, de bonnes
injures. Quelle joie puissante! Mais ensuite, quand on se souvient, on doute
on ne sait de quoi.
La lutte dans le cyclone, ça, au moins, c'est réel, c'est franc. Mais
non le visage des choses, ce visage qu'elles prennent quand elles se croient
seules. Il pensait:
"C'est tout à fait pareil à une révolte: des visages qui pâlissent à
peine, mais changent tellement!"
II fit un effort pour se souvenir.
Il franchissait, paisible, la Cordillère des Andes. Les neiges de
l'hiver pesaient sur elle de toute leur paix. Les neiges de l'hiver avaient
fait la paix dans cette masse, comme les siècles dans les châteaux morts.
Sur deux cents kilomètres d'épaisseur, plus un homme, plus un souffle de
vie, plus un effort. Mais des arêtes verticales, qu'à six mille d'altitude
on frôle, mais des manteaux de pierre qui tombent droit, mais une formidable
tranquillité.
Ce fut aux environs du Pic Tupungato...
Il réfléchit. Oui, c'est bien là qu'il fut le témoin d'un miracle.
Car il n'avait d'abord rien vu, mais s'était simplement senti gêné,
semblable à quelqu'un qui se croyait seul, qui n'est plus seul, que l'on
regarde. Il s'était senti, trop tard et sans bien comprendre comment,
entouré par de la colère. Voilà. D'où venait cette colère?
A quoi devinait-il qu'elle suintait des pierres, qu'elle suintait de la
neige? Car rien ne semblait venir à lui, aucune tempête sombre n'était en
marche. Mais un monde à peine différent, sur place, sortait de l'autre.
Pellerin regardait, avec un serrement de cœur inexplicable, ces pics
innocents, ces arêtes, ces crêtes de neige, à peine plus gris, et qui
pourtant commençaient à vivre — comme un peuple.
Sans avoir à lutter, il serrait les mains sur les commandes. Quelque
chose se préparait qu'il ne comprenait pas. Il bandait ses muscles, telle
une bête qui va sauter, mais il ne voyait rien qui ne fût calme. Oui, calme,
mais chargé d'un étrange pouvoir.
Puis tout s'était aiguisé. Ces arêtes, ces pics, tout devenait aigu: on
les sentait pénétrer, comme des étraves, le vent dur. Et puis il lui sembla
qu'elles viraient et dérivaient autour de lui, à la façon de navires géants
qui s'installent pour le combat. Et puis il y eut, mêlée à l'air, une
poussière: elle montait, flottant doucement, comme un voile, le long des
neiges. Alors, pour chercher une issue en cas de retraite nécessaire, il se
retourna et trembla: toute la Cordillère, en arrière, semblait fermenter.
"Je suis perdu."
D'un pic, à l'avant, jaillit la neige: un volcan de neige. Puis d'un
second pic, un peu à droite. Et tous les pics, ainsi, l'un après l'autre
s'enflammèrent, comme successivement touchés par quelque invisible coureur.
C'est alors qu'avec les premiers remous de l'air les montagnes autour du
pilote oscillèrent.
L'action violente laisse peu de traces: il ne retrouvait plus en lui le
souvenir des grands remous qui l'avaient roulé. Il se rappelait seulement
s'être débattu, avec rage, dans ces flammes grises.
Il réfléchit.
"Le cyclone, ce n'est rien. On sauve sa peau. Mais auparavant! Mais
cette rencontre que l'on fait!"
II pensait reconnaître, entre mille, un certain visage, et pourtant il
l'avait déjà oublié.
IV
Rivière regardait Pellerin. Quand celui-ci descendrait de voiture, dans
vingt minutes, il se mêlerait à la foule avec un sentiment de lassitude et
de lourdeur. Il penserait peut-être: "Je suis bien fatigué... sale métier!"
Et à sa femme il avouerait quelque chose comme: "on est mieux ici que sur
les Andes." Et pourtant tout ce à quoi les hommes tiennent si fort s'était
presque détaché de lui: il venait d'en connaître la misère. Il venait de
vivre quelques heures sur l'autre face du décor, sans savoir s'il lui serait
permis de rétablir pour soi cette ville dans ses lumières. S'il retrouverait
même encore, amies d'enfance ennuyeuses mais chères, toutes ses petites
infirmités d'homme. "II y a dans toute foule, pensait Rivière, des hommes
que l'on ne distingue pas, et qui sont de prodigieux messagers. Et sans le
savoir eux-mêmes. A moins que..." Rivière craignait certains admirateurs.
Ils ne comprenaient pas le caractère sacré de l'aventure, et leurs
exclamations en faussaient le sens, diminuaient l'homme. Mais Pellerin
gardait ici toute sa grandeur d'être simplement instruit, mieux que
personne, sur ce que vaut le monde entrevu sous un certain jour, et de
repousser les approbations vulgaires avec un lourd dédain. Aussi Rivière le
félicita-t-il:
"Comment avez-vous réussi?" Et l'aima de parler simplement métier, de
parler de son vol comme un forgeron de son enclume.
Pellerin expliqua d'abord sa retraite coupée. Il s'excusait presque:
"Aussi je n'ai pas eu le choix." Ensuite il n'avait plus rien vu: la neige
l'aveuglait. Mais de violents courants l'avaient sauvé, en le soulevant à
sept mille. "J'ai dû être maintenu au ras des crêtes pendant toute la
traversée." II parla aussi du gyroscope dont il faudrait changer de place la
prise d'air: la neige l'obturait: "Ça forme verglas, voyez-vous." Plus tard
d'autres courants avaient culbuté Pellerin, et, vers trois mille, il ne
comprenait plus comment il n'avait rien heurté encore. C'est qu'il survolait
déjà la plaine. "Je m'en suis aperçu tout d'un coup, en débouchant dans du
ciel pur." II expliqua enfin qu'il avait eu, à cet instant là, l'impression
de sortir d'une caverne.
— Tempête aussi à Mendoza?
— Non. J'ai atterri par ciel pur, sans vent. Mais la tempête me
suivait de près.
Il la décrivit parce que, disait-il, "tout de même c'était étrange". Le
sommet se perdait très haut dans les nuages de neige, mais la base roulait
sur la plaine ainsi qu'une lave noire. Une à une, les villes étaient
englouties. "Je n'ai jamais vu ça..." Puis il se tut, saisi par quelque
souvenir.
Rivière se retourna vers l'inspecteur.
— C'est un cyclone du Pacifique, on nous a prévenu trop tard. Ces
cyclones ne dépassent d'ailleurs jamais les Andes.
On ne pouvait prévoir que celui-là poursuivrait sa marche vers l'Est.
L'inspecteur, qui n'y connaissait rien, approuva.
L'inspecteur parut hésiter, se retourna vers Pellerin, et sa pomme
d'Adam remua. Mais il se tut. Il reprit, après réflexion, en regardant droit
devant soi, sa dignité mélancolique.
Il la promenait, ainsi qu'un bagage, cette mélancolie. Débarqué la
veille en Argentine, appelé par Rivière pour de vagues besognes, il était
empêtré de ses grandes mains et de sa dignité d'inspecteur. Il n'avait le
droit d'admirer ni la fantaisie, ni la verve: il admirait par fonction la
ponctualité. Il n'avait le droit de boire un verre en compagnie, de tutoyer
un camarade et de risquer un calembour que si, par un hasard
invraisemblable, il rencontrait, dans la même escale, un autre inspecteur.
"II est dur, pensait-il, d'être un juge."
A vrai dire, il ne jugeait pas, mais hochait la tête. Ignorant tout, il
hochait la tête, lentement, devant tout ce qu'il rencontrait. Cela troublait
les consciences noires et contribuait au bon entretien du matériel. Il
n'était guère aimé, car un inspecteur n'est pas créé pour les délices de
l'amour, mais pour la rédaction de rapports. Il avait renoncé à y proposer
des méthodes nouvelles et des solutions techniques, depuis que Rivière avait
écrit: "L'inspecteur Robineau est prié de nous fournir, non des poèmes, mais
des rapports. L'inspecteur Robineau utilisera heureusement ses compétences,
en stimulant le zèle du personnel." Aussi se jetait-il désormais, comme sur
son pain quotidien, sur les défaillances humaines. Sur le mécanicien qui
buvait, le chef d'aéroplace qui passait des nuits blanches, le pilote qui
rebondissait à l'atterrissage.
Rivière disait de lui: "II n'est pas très intelligent, aussi rend-il de
grands services." Un règlement établi par Rivière était, pour Rivière,
connaissance des hommes; mais pour Robineau n'existait plus qu'une
connaissance du règlement. "Robineau, pour tous les départs retardés, lui
avait dit un jour Rivière, vous devez faire sauter les primes d'exactitude.
— Même pour le cas de force majeure? Même par brume?
— Même par brume."
Et Robineau éprouvait une sorte de fierté d'avoir un chef si fort qu'il
ne craignait pas d'être injuste. Et Robineau lui-même tirerait quelque
majesté d'un pouvoir aussi offensant.
— Vous avez donné le départ à six heures quinze, répétait-il plus tard
aux chefs d'aéroports, nous ne pourrons vous payer votre prime.
— Mais, monsieur Robineau, à cinq heures trente, on ne voyait pas à
dix mètres!
— C'est le règlement.
— Mais, monsieur Robineau, nous ne pouvons pas balayer la brume!
Et Robineau se retranchait dans son mystère. Il faisait partie de la
direction. Seul, parmi ces totons, il comprenait comment, en châtiant les
hommes, on améliorera le temps.
"II ne pense rien, disait de lui Rivière, ça lui évite de penser faux."
Si un pilote cassait un appareil, ce pilote perdait sa prime de
non-casse.
"Mais quand la panne a eu lieu sur un bois? s'était informé Robineau.
— Sur un bois aussi."
Et Robineau se le tenait pour dit.
— Je regrette, disait-il plus tard aux pilotes, avec une vive ivresse,
je regrette même infiniment, mais il fallait avoir la panne ailleurs.
— Mais, monsieur Robineau, on ne choisit pas!
— C'est le règlement.
"Le règlement, pensait Rivière, est semblable aux rites d'une religion
qui semblent absurdes mais façonnent les hommes." II était indifférent à
Rivière de paraître juste ou injuste. Peut-être ces mots-là n'avaient-ils
même pas de sens pour lui. Les petits bourgeois des petites villes tournent
le soir autour de leur kiosque à musique et Rivière pensait: "Juste ou
injuste envers eux, cela n'a pas de sens: ils n'existent pas." L'homme était
pour lui une cire vierge qu'il fallait pétrir. Il fallait donner une âme à
cette matière, lui créer une volonté. Il ne pensait pas les asservir par
cette dureté, mais les lancer hors d'eux-mêmes. S'il châtiait ainsi tout
retard, il faisait acte d'injustice mais il tendait vers le départ la
volonté de chaque escale; il créait cette volonté. Ne permettant pas aux
hommes de se réjouir d'un temps bouché, comme d'une invitation au repos, il
les tenait en haleine vers l'éclaircie, et l'attente humiliait secrètement
jusqu'au manœuvre le plus obscur. On profitait ainsi du premier défaut dans
l'armure: "Débouché au nord, en route!" Grâce à Rivière, sur quinze mille
kilomètres, le culte du courrier primait tout.
Rivière disait parfois:
"Ces hommes-là sont heureux, parce qu'ils aiment ce qu'ils font, et ils
l'aiment parce que je suis dur."
II faisait peut-être souffrir, mais procurait aussi aux hommes de
fortes joies. "II faut les pousser, pensait-il, vers une vie forte qui
entraîne des souffrances et des joies, mais qui seule compte."
Comme la voiture entrait en ville, Rivière se fit conduire au bureau de
la Compagnie. Robineau, resté seul avec Pellerin, le regarda, et entrouvrit
les lèvres pour parler.
V
Or Robineau ce soir était las. Il venait de découvrir, en face de
Pellerin vainqueur, que sa propre vie était grise. Il venait surtout de
découvrir que lui, Robineau, malgré son titre d'Inspecteur et son autorité,
valait moins que cet homme rompu de fatigue, tassé dans l'angle de la
voiture, les yeux clos et les mains noires d'huile. Pour la première fois
Robineau admirait. Il avait besoin de le dire. Il avait besoin surtout de se
gagner une amitié. Il était las de son voyage et de ses échecs du jour,
peut-être se sentait-il même un peu ridicule. Il s'était embrouillé, ce
soir, dans ses calculs en vérifiant les stocks d'essence, et l'agent même
qu'il désirait surprendre, pris de pitié, les avait achevés pour lui. Mais
surtout il avait critiqué le montage d'une pompe à huile du type B. 6, la
confondant avec une pompe à huile du type B. 4, et les mécaniciens sournois
l'avaient laissé flétrir pendant vingt minutes "une ignorance que rien
n'excuse", sa propre ignorance.
Il avait peur aussi de sa chambre d'hôtel. De Toulouse à Buenos Aires,
il la regagnait invariablement après le travail. Il s'y enfermait, avec la
conscience des secrets dont il était lourd, tirait de sa valise une rame de
papier, écrivait lentement "Rapport", hasardait quelques lignes et déchirait
tout. Il aurait aimé sauver la Compagnie d'un grand péril. Elle ne courait
aucun péril. Il n'avait guère sauvé jusqu'à présent qu'un moyeu d'hélice
touché par la rouille. Il avait promené son doigt sur cette rouille, d'un
air funèbre, lentement, devant un chef d'aéroplace, qui lui avait d'ailleurs
répondu: "Adressez-vous à l'escale précédente: cet avion-là vient d'en
arriver." Robineau doutait de son rôle.
Il hasarda, pour se rapprocher de Pellerin:
— Voulez-vous dîner avec moi? J'ai besoin d'un peu de conversation,
mon métier est quelquefois dur... Puis corrigea pour ne pas descendre trop
vite:
— J'ai tant de responsabilités!
Ses subalternes n'aimaient guère mêler Robineau à leur vie privée.
Chacun pensait: "S'il n'a encore rien trouvé pour son rapport, comme il a
très faim, il me mangera."
Mais Robineau, ce soir, ne pensait guère qu'à ses misères: le corps
affligé d'un gênant eczéma, son seul vrai secret, il eut aimé le raconter,
se faire plaindre, et ne trouvant point de consolation dans l'orgueil, en
chercher dans l'humilité. Il possédait aussi, en France, une maîtresse, à
qui, la nuit de ses retours, il racontait ses inspections, pour l'éblouir un
peu et se faire aimer, mais qui justement le prenait en grippe, et il avait
besoin de parler d'elle.
— Alors, vous dînez avec moi?
Pellerin, débonnaire, accepta.
VI
Les secrétaires somnolaient dans les bureaux de Buenos Aires, quand
Rivière entra. Il avait gardé son manteau, son chapeau, il ressemblait
toujours à un éternel voyageur, et passait presque inaperçu, tant sa petite
taille déplaçait peu d'air, tant ses cheveux gris et ses vêtements anonymes
s'adaptaient à tous les décors. Et pourtant un zèle anima les hommes. Les
secrétaires s'émurent, le chef de bureau compulsa d'urgence les derniers
papiers, les machines à écrire cliquetèrent.
Le téléphoniste plantait ses fiches dans le standard, et notait sur un
livre épais les télégrammes.
Rivière s'assit et lut.
Après l'épreuve du Chili, il relisait l'histoire d'un jour heureux où
les choses s'ordonnent d'elles-mêmes, où les messages, dont se délivrent
l'un après l'autre les aéroports franchis, sont de sobres bulletins de
victoire. Le courrier de Pa-tagonie, lui aussi, progressait vite: on était
en avance sur l'horaire, car les vents poussaient du Sud vers le Nord leur
grande houle favorable.
— Passez-moi les messages météo.
Chaque aéroport vantait son temps clair, son ciel transparent, sa bonne
brise. Un soir doré avait habillé l'Amérique. Rivière se réjouit du zèle des
choses. Maintenant ce courrier luttait quelque part dans l'aventure de la
nuit, mais avec les meilleures chances.
Rivière repoussa le cahier.
— Ça va.
Et sortit jeter un coup d'œil sur les services, veilleur de nuit qui
veillait sur la moitié du monde.
Devant une fenêtre ouverte il s'arrêta et comprit la nuit. Elle
contenait Buenos Aires, mais aussi, comme une vaste nef, l'Amérique. Il ne
s'étonna pas de ce sentiment de grandeur: le ciel de Santiago du Chili, un
ciel étranger, mais une fois le courrier en marche vers Santiago du Chili,
on vivait, d'un bout à l'autre de la ligne, sous la même voûte profonde. Cet
autre courrier maintenant dont on guettait la voix dans les écouteurs de
T.S.F., les pêcheurs de Patagonie en voyaient luire les feux de bord. Cette
inquiétude d'un avion en vol, quand elle pesait sur Rivière, pesait aussi
sur les capitales et les provinces avec le grondement du moteur.
Heureux de cette nuit' bien dégagée, il se souvenait de nuits de
désordre, où l'avion lui semblait dangereusement enfoncé et si difficile à
secourir. On suivait, du poste radio de Buenos Aires, sa plainte mêlée au
grésillement des orages. Sous cette gangue sourde, l'or de l'onde musicale
se perdait. Quelle détresse dans le chant mineur d'un courrier jeté en
flèche aveugle vers les obstacles de la nuit!
Rivière pensa que la place d'un inspecteur, une nuit de veille, est au
bureau.
— Faites-moi chercher Robineau.
Robineau était sur le point de faire d'un pilote son ami. Il avait, à
l'hôtel, devant lui déballé sa valise; elle livrait ces menus objets par
quoi les inspecteurs se rapprochent du reste des hommes: quelques chemises
de mauvais goût, un nécessaire de toilette, puis une photographie de femme
maigre que l'inspecteur piqua au mur. Il faisait ainsi à Pellerin l'humble
confession de ses besoins, de ses tendresses, de ses regrets. Alignant dans
un ordre misérable ses trésors, il étalait devant le pilote sa misère. Un
eczéma moral. Il montrait sa prison.
Mais pour Robineau, comme pour tous les hommes, existait une petite
lumière. Il avait éprouvé une grande douceur en tirant du fond de sa valise,
précieusement enveloppé, un petit sac. Il l'avait tapoté longtemps sans rien
dire. Puis desserrant enfin les mains:
— J'ai ramené ça du Sahara...
L'inspecteur avait rougi d'oser une telle confidence. Il était consolé
de ses déboires et de son infortune conjugale, et de toute cette grise
vérité par de petits cailloux noirâtres qui ouvraient une porte sur le
mystère.
Rougissant un peu plus:
— On trouve les mêmes au Brésil...
Et Pellerin avait tapoté l'épaule d'un inspecteur qui se penchait sur
l'Atlantide.
Par pudeur aussi Pellerin avait demandé:
— Vous aimez la géologie?
— C'est ma passion.
Seules, dans la vie, avaient été douces pour lui, les pierres.
Robineau, quand on l'appela, fut triste, mais redevint digne.
— Je dois vous quitter, monsieur Rivière a besoin de moi pour quelques
décisions graves.
Quand Robineau pénétra au bureau, Rivière l'avait oublié. Il méditait
devant une carte murale où s'inscrivait en rouge le réseau de la Compagnie.
L'inspecteur attendait ses ordres. Après de longues minutes, Rivière, sans
détourner la tête, lui demanda:
— Que pensez-vous de cette carte, Robineau?
Il posait parfois des rébus en sortant d'un songe.
— Cette carte, monsieur le Directeur...
L'inspecteur, à vrai dire, n'en pensait rien, mais, fixant la carte
d'un air sévère, il inspectait en gros l'Europe et l'Amérique. Rivière
d'ailleurs poursuivait, sans lui en faire part, ses méditations: "Le visage
de ce réseau est beau mais dur. Il nous a coûté beaucoup d'hommes, de jeunes
hommes. Il s'impose ici, avec l'autorité des choses bâties, mais combien de
problèmes il pose!" Cependant le but pour Rivière dominait tout.
Robineau, debout auprès de lui, fixant toujours, droit devant soi, la
carte, peu à peu se redressait. De la part de Rivière, il n'espérait aucun
apitoiement.
Il- avait une fois tenté sa chance en avouant sa vie gâchée par sa
ridicule infirmité, et Rivière lui avait répondu par une boutade: "Si ça
vous empêche de dormir, ça stimulera votre activité."
Ce n'était qu'une demi-boutade. Rivière avait coutume d'affirmer: "Si
les insomnies d'un musicien lui font créer de belles œuvres, ce sont de
belles insomnies." Un jour il avait désigné Leroux: "Regardez-moi ça, comme
c'est beau, cette laideur qui repousse l'amour..." Tout ce que Leroux avait
de grand il le devait peut-être à cette disgrâce, qui avait réduit sa vie à
celle du métier.
— Vous êtes très lié avec Pellerin?
— Eh...
— Je ne vous le reproche pas.
Rivière fit demi-tour, et, la tête penchée, marchant à petits pas, il
entraînait avec lui Robineau. Un sourire triste lui vint aux lèvres, que
Robineau ne comprit pas.
— Seulement... seulement vous êtes le chef.
— Oui, fit Robineau.
Rivière pensa qu'ainsi, chaque nuit, une action se nouait dans le ciel
comme un drame. Un fléchissement des volontés pouvait entraîner une défaite,
on aurait peut-être à lutte beaucoup d'ici le jour.
— Vous devez rester dans votre rôle.
Rivière pesait ses mots:
— Vous commanderez peut-être à ce pilote, la nuit prochaine, un départ
dangereux: il devra obéir.
— Oui...
— Vous disposez presque de la vie des hommes, et d'hommes qui valent
mieux que vous...
Il parut hésiter.
— Ça, c'est grave.
Rivière, marchant toujours à petits pas, se tut quelques secondes.
— Si c'est par amitié qu'ils vous obéissent, vous les dupez. Vous
n'avez droit vous-même à aucun sacrifice.
— Non... bien sûr.
— Et, s'ils croient que votre amitié leur épargnera certaines corvées,
vous les dupez aussi: il faudra bien qu'ils obéissent. Asseyez-vous là.
Rivière, doucement, de la main, poussait Robineau vers son bureau.
— Je vais vous mettre à votre place, Robineau. Si vous êtes las, ce
n'est pas à ces hommes de vous soutenir. Vous êtes le chef. Votre faiblesse
est ridicule. Ecrivez.
--Je...
— Ecrivez: "L'inspecteur Robineau inflige au pilote Pellerin telle
sanction pour tel motif..." vous trouverez un motif quelconque.
— Monsieur le Directeur!
— Faites comme si vous compreniez, Robineau. Aimez ceux que vous
commandez. Mais sans le leur dire.
Robineau, de nouveau, avec zèle, ferait nettoyer les moyeux d'hélice.
Un terrain de secours communiqua par T.S.F.: "Avion en vue. Avion
signale: Baisse de régime, vais atterrir."
On perdrait sans doute une demi-heure. Rivière connut cette irritation,
que l'on éprouve quand le rapide stoppe sur la voie, et que les minutes ne
délivrent plus leur lot de plaines. La grande aiguille de la pendule
décrivait maintenant un espace mort: tant d'événements auraient pu tenir
dans cette ouverture de compas. Rivière sortit pour tromper l'attente, et la
nuit lui apparut vide comme un théâtre sans acteur. "Une telle nuit qui se
perd!" II regardait avec rancune, par la fenêtre, ce ciel découvert, enrichi
d'étoiles, ce balisage divin, cette lune, l'or d'une telle nuit dilapidé.
Mais, dès que l'avion décolla, cette nuit pour Rivière fut encore
émouvante et belle. Elle portait la vie dans ses flancs. Rivière en prenait
soin:
— Quel temps rencontrez-vous? fit-il demander à l'équipage.
Dix secondes s'écoulèrent:
"Très beau."
Puis vinrent quelques noms de villes franchies, et c'était pour
Rivière, dans cette lutte, des cités qui tombaient.
VII
Le radio navigant du courrier de Patagonie, une heure plus tard, se
sentit soulevé doucement, comme par une épaule. Il regarda autour de lui:
des nuages lourds éteignaient les étoiles. Il se pencha vers le sol: il
cherchait les lumières des villages, pareilles à celles de vers luisants
cachés dans l'herbe, mais rien ne brillait dans cette herbe noire.
Il se sentit maussade, entrevoyant une nuit difficile: marches,
contre-marches, territoires gagnés qu'il faut rendre. Il ne comprenait pas
la tactique du pilote; il lui semblait que l'on se heurterait plus loin à
l'épaisseur de la nuit comme à un mur.
Maintenant, il apercevait, en face d'eux, un miroitement imperceptible
au ras de l'horizon: une lueur de forge. Le radio toucha l'épaule de Fabien,
mais celui-ci ne bougea pas.
Les premiers remous de l'orage lointain attaquaient l'avion. Doucement
soulevées, les masses métalliques pesaient contre la chair même du radio,
puis semblaient s'évanouir, se fondre, et dans la nuit, pendant quelques
secondes, il flotta seul. Alors il se cramponna des deux mains aux longerons
d'acier.
Et comme il n'apercevait plus rien du monde que l'ampoule rouge de la
carlingue, il frissonna de se sentir descendre au cœur de la nuit, sans
secours, sous la seule protection d'une petite lampe de mineur. Il n'osa pas
déranger le pilote pour connaître ce qu'il déciderait, et, les mains serrées
sur l'acier, incliné en avant vers lui, il regardait cette nuque sombre.
Une tête et des épaules immobiles émergeaient seules de la faible
clarté. Ce corps n'était qu'une masse sombre, appuyée un peu vers la gauche,
le visage face à l'orage, lavé sans doute par chaque lueur. Mais le radio ne
voyait rien de ce visage. Tout ce qui s'y pressait de sentiments pour
affronter une tempête: cette moue, cette volonté, cette colère, tout ce qui
s'échangeait d'essentiel, entre ce visage pâle et, là-bas, ces courtes
lueurs, restait pour lui impénétrable.
Il devinait pourtant la puissance ramassée dans l'immobilité de cette
ombre, et il l'aimait. Elle l'emportait sans doute vers l'orage, mais aussi
elle le couvrait. Sans doute ces mains, fermées sur les commandes, pesaient
déjà sur la tempête, comme sur la nuque d'une bête, mais les épaules pleines
de force demeuraient immobiles, et l'on sentait là une profonde réserve.
Le radio pensa qu'après tout le pilote était responsable. Et maintenant
il savourait, entraîné en croupe dans ce galop vers l'incendie, ce que cette
forme sombre, là, devant lui, exprimait de matériel et de pesant, ce qu'elle
exprimait de durable.
A gauche, faible comme un phare à éclipse, un foyer nouveau s'éclaira.
Le radio amorça un geste pour toucher l'épaule de Fabien, le prévenir,
mais il le vit tourner lentement la tête, et tenir son visage, quelques
secondes, face à ce nouvel ennemi, puis, lentement, reprendre sa positon
primitive. Ces épaules toujours immobiles, cette nuque appuyée au cuir.
VIII
Rivière était sorti pour marcher un peu et tromper le malaise qui
reprenait, et lui, qui ne vivait que pour l'action, une action dramatique,
sentit bizarrement le drame se déplacer, devenir personnel. Il pensa
qu'autour de leur kiosque à musique les petits bourgeois des petites villes
vivaient une vie d'apparence silencieuse, mais quelquefois lourde aussi de
drames: la maladie, l'amour, les deuils, et que peut-être... Son propre mal
lui enseignait beaucoup de choses: "Cela ouvre certaines fenêtres",
pensait-il.
Puis, vers onze heures du soir, respirant mieux, il s'achemina dans la
direction du bureau. Il divisait lentement, des épaules, la foule qui
stagnait devant la bouche des cinémas. Il leva les yeux vers les étoiles,
qui luisaient sur la route étroite, presque effacées par les affiches
lumineuses, et pensa: "Ce soir avec mes deux courriers en vol, je suis
responsable d'un ciel entier. Cette étoile est un signe, qui me cherche dans
cette foule, et qui me trouve: c'est pourquoi je me sens un peu étranger, un
peu solitaire."
Une phrase musicale lui revint: quelques notes d'une sonate qu'il
écoutait hier avec des amis. Ses amis n'avaient pas compris: "Cet art-là
nous ennuie et vous ennuie, seulement vous ne l'avouez pas."
"Peut-être...", avait-il répondu.
Il s'était, comme ce soir, senti solitaire, mais bien vite avait
découvert la richesse d'une telle solitude. Le message de cette musique
venait à lui, à lui seul parmi les médiocres, avec la douceur d'un secret.
Ainsi le signe de l'étoile. On lui parlait, par-dessus tant d'épaules, un
langage qu'il entendait seul.
Sur le trottoir on le bousculait; il pensa encore: "Je ne me fâcherai
pas. Je suis semblable au père d'un enfant malade, qui marche dans la foule
à petits pas. Il porte en lui le grand silence de sa maison."
II leva les yeux sur les hommes. Il cherchait à reconnaître ceux
d'entre eux qui promenaient à petits pas leur invention ou leur amour, et il
songeait à l'isolement des gardiens de phares.
Le silence des bureaux lui plut. Il les traversait lentement, l'un
après l'autre, et son pas sonnait seul. Les machines à écrire dormaient sous
les housses. Sur les dossiers en ordre les grandes armoires étaient fermées.
Dix années d'expérience et de travail. L'idée lui vint qu'il visitait les
caves d'une banque; là où pèsent les richesses. Il pensait que chacun de ces
registres accumulait mieux que de l'or: une force vivante. Une force vivante
mais endormie, comme l'or des banques.
Quelque part il rencontrerait l'unique secrétaire de veille. Un homme
travaillait quelque part pour que la vie soit continue, pour que la volonté
soit continue, et ainsi, d'escale en escale, pour que jamais de Toulouse à
Buenos Aires, ne se rompe la chaîne.
"Cet homme-là ne sait pas sa grandeur."
Les courriers quelque part luttaient. Le vol de nuit durait comme une
maladie: il fallait veiller. Il fallait assister ces hommes qui, des mains
et des genoux, poitrine contre poitrine, affrontaient l'ombre, et qui ne
connaissaient plus, ne connaissaient plus rien que des choses mouvantes,
invisibles, dont il fallait, à la force des bras aveugles, se tirer comme
d'une mer. Quels aveux terribles quelquefois: "J'ai éclairé mes mains pour
les voir..." Velours des mains révélé seul dans ce bain rouge de
photographe. Ce qu'il reste du monde, et qu'il faut sauver.
Rivière poussa la porte du bureau de l'exploitation. Une seule lampe
allumée créait dans un angle une plage claire. Le cliquetis d'une seule
machine à écrire donnait un sens à ce silence, sans le combler. La sonnerie
du téléphone tremblait parfois; alors le secrétaire de garde se levait, et
marchait vers cet appel répété, obstiné, triste. Le secrétaire de garde
décrochait l'écouteur et l'angoisse invisible se calmait: c'était une
conversation très douce dans un coin d'ombre. Puis, impassible, l'homme
revenait à son bureau, le visage fermé par la solitude et le sommeil, sur un
secret indéchiffrable. Quelle menace apporte un appel, qui vient de la nuit
du dehors, lorsque deux courriers sont en vol? Rivière pensait aux
télégrammes qui touchent les familles sous les lampes du soir, puis au
malheur qui, pendant des secondes presque éternelles, reste un secret dans
le visage du père. Onde d'abord sans force, si loin du cri jeté, si calme.
Et, chaque fois, il entendait son faible écho dans cette sonnerie discrète.
Et, chaque fois, les mouvements de l'homme, que la solitude faisait lent
comme un nageur entre deux eaux, revenant de l'ombre vers sa lampe, comme un
plongeur remonte, lui paraissaient lourds de secrets.
— Restez. J'y vais.
Rivière décrocha l'écouteur, reçut le bourdonnement du monde.
— Ici, Rivière.
Un faible tumulte, puis une voix:
— Je vous passe le poste radio.
Un nouveau tumulte, celui des fiches dans le standard, puis une autre
voix:
— Ici, le poste radio. Nous vous communiquons les télégrammes.
Rivière les notait et hochait la tête:
— Bien... Bien...
Rien d'important. Des messages réguliers de service. Rio de Janeiro
demandait un renseignement, Montevideo parlait du temps, et Mendoza de
matériel. C'étaient les bruits familiers de la maison.
— Et les courriers?
— Le temps est orageux Nous n'entendons pas les avions.
— Bien.
Rivière songea que la nuit ici était pure, les étoiles luisantes, mais
les radiotélégraphistes découvraient en elle le souffle de lointains orages.
— A tout à l'heure.
Rivière se levait, le secrétaire l'aborda:
— Les notes de service, pour la signature, Monsieur...
— Bien...
Rivière se découvrait une grande amitié pour cet homme, que chargeait
aussi le poids de la nuit. "Un camarade de combat, pensait Rivière. Il ne
saura sans doute jamais combien cette veille nous unit."
IX
Comme, une liasse de papiers dans les mains, il rejoignait son bureau
personnel, Rivière ressentit cette vive douleur au côté droit qui, depuis
quelques semaines, le tourmentait.
"Ça ne va pas..."
II s'appuya une seconde contre le mur:
"C'est ridicule."
Puis il atteignit son fauteuil.
Il se sentit, une fois de plus, ligoté comme un vieux lion, et une
grande tristesse l'envahit.
"Tant de travail pour aboutir à ça! J'ai cinquante ans; cinquante ans
j'ai rempli ma vie, je me suis formé, j'ai lutté, j'ai changé le cours des
événements et voilà maintenant ce qui m'occupe et me remplit, et passe le
monde en importance... C'est ridicule."
II attendit, essuya un peu de sueur, et, quand il fut délivré,
travailla.
Il compulsait lentement les notes.
"Nous avons constaté à Buenos Aires, au cours du démontage du moteur
301... nous infligerons une sanction grave au responsable."
II signa.
"Nous déplacerons par mesure disciplinaire le chef d'aéroplace Richard
qui..."
II signa.
Puis comme cette douleur au côté, engourdie, mais présente en lui et
nouvelle comme un sens nouveau de la vie, l'obligeait à penser à soi, il fut
presque amer.
"Suis-je juste ou injuste? Je l'ignore. Si je frappe, les pannes
diminuent. Le responsable, ce n'est pas l'homme, c'est comme une puissance
obscure que l'on ne touche jamais, si l'on ne touche pas tout le monde. Si
j'étais très juste, un vol de nuit serait chaque fois une chance de mort."
II lui vint une certaine lassitude d'avoir tracé si durement cette
route. Il pensa que la pitié est bonne. Il feuilletait toujours les notes,
absorbé dans son rêve.
"...quant à Roblet, à partir d'aujourd'hui, il ne fait plus partie de
notre personnel."
II revit ce vieux bonhomme et la conversation du soir:
— Un exemple, que voulez-vous, c'est un exemple.
— Mais Monsieur... mais Monsieur... Une fois, une seule, pensez donc!
et j'ai travaillé toute ma vie!
— Il faut un exemple.
— Mais Monsieur! ... Regardez, Monsieur!
Alors ce portefeuille usé et cette vieille feuille de journal où Roblet
jeune pose debout près d'un avion.
Rivière voyait les vieilles mains trembler sur cette gloire naïve.
— Ça date de 1910, Monsieur... C'est moi qui ai fait le montage, ici,
du premier avion d'Argentine! L'aviation depuis 1910... Monsieur, ça fait
vingt ans! Alors, comment pouvez-vous dire... Et les jeunes, Monsieur, comme
ils vont rire à l'atelier!... Ah! Ils vont bien rire!
— Ça, ça m'est égal.
— Et mes enfants, Monsieur, j'ai des enfants!
— Je vous ai dit: je vous offre une place de manœuvre.
— Ma dignité, Monsieur, ma dignité! Voyons, Monsieur. vingt ans
d'aviation, un vieil ouvrier comme moi...
— De manœuvre.
— Je refuse. Monsieur, je refuse!
Et les vieilles mains tremblaient, et Rivière détournait les yeux de
cette peau frippée, épaisse et belle.
— De manœuvre.
— Non, Monsieur, non... je veux vous dire encore...
— Vous pouvez vous retirer.
Rivière pensa: "Ce n'est pas lui que j'ai congédié ainsi, brutalement,
c'est le mal dont il n'était pas responsable, peut-être, mais qui passait
par lui."
"Parce que les événements, on les commande, pensait Rivière, et ils
obéissent, et on crée. Et les hommes sont de pauvres choses, et on les crée
aussi. Ou bien on les écarte lorsque le mal passe par eux."
"Je vais vous dire encore..." Que voulait-il dire, ce pauvre vieux?
Qu'on lui arrachait ses vieilles joies? Qu'il aimait le son des outils sur
l'acier des avions, qu'on privait sa vie d'une grande poésie, et puis...
qu'il faut vivre?
"Je suis très las", pensait Rivière. La fièvre montait en lui,
caressante. Il tapotait la feuille et pensait: "J'aimais bien le visage de
ce vieux compagnon..." Et Rivière revoyait ces mains. Il pensait à ce faible
mouvement qu'elles ébaucheraient pour se joindre. Il suffirait de dire: "Ça
va. Ça va, Restez." Rivière rêvait au ruissellement de joie qui descendrait
dans ces vieilles mains. Et cette joie que diraient, qu'allaient dire, non
ce visage, mais ces vieilles mains d'ouvrier, lui parut la chose la plus
belle du monde. "Je vais déchirer cette note?" Et la famille du vieux, et
cette rentrée le soir, et ce modeste orgueil:
"Alors, on te garde?
— Voyons! Voyons! C'est mo...


